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L’impasse des bas salaires

La compétitivité ne peut se fonder durablement sur une politique exclusive de bas salaires et de « moins-disant » social, mais doit au contraire se fonder sur des politiques sociales et fiscales qui assurent aux Etats des infrastructures et une main-d’œuvre suffisamment formée et en bonne santé.

Les grandes mutations économiques ont transformé la géographie de la production mondiale. La libéralisation des échanges et des flux de capitaux, la révolution informatique et le développement de larges bassins d’ouvriers qualifiés dans les pays émergents ont créé une « course à la compétitivité  » mondiale qui pousse les salaires vers le bas. Or cette stratégie est une impasse.

Une approche « modulaire » de la production

La transformation des stratégies des firmes engendrée par la mondialisation se fonde sur une approche « modulaire » qui leur permet de fragmenter le système de production et de le répartir aux quatre coins de la planète. Alors que le modèle d’organisation verticale intégrée des années 1980 pouvait être comparé à une maquette d’avion (toutes les pièces étant conçues pour prendre place à un endroit bien précis de l’ensemble), le modèle de production actuel prend la forme d’un jeu de Lego : les liens de propriétés entre une firme et ses filiales sont remplacés par des liens contractuels entre entreprises indépendantes. Dans des secteurs de plus en plus nombreux, les responsables des grandes marques ne contrôlent plus la fabrication mais l’achètent à des fabricants contractuels qui ont réussi à s’emparer de séquences importantes du système de production, entre la conception du produit et sa commercialisation.

Par conséquent, un nombre sans cesse croissant d’ouvriers ont été contraints de trouver un emploi non plus au sein de la firme verticalement intégrée, mais chez les fournisseurs à qui une partie de la fabrication a été sous-traitée. Or, si les ouvriers des grandes firmes sont souvent syndiqués, bien payés et dotés d’une couverture sociale, ce n’est pas le cas chez les fournisseurs. C’est pourquoi, quand les grandes firmes licencient et que les sous-traitants embauchent, les salaires ont tendance à baisser. Cette stratégie des firmes a incité les Etats à se concurrencer pour attirer les sites de production sous leurs cieux plutôt qu’ailleurs. Il en résulte une vision simpliste selon laquelle la « compétitivité » des Etats repose sur un facteur unique et déterminant  : la faiblesse des salaires de la main-d’oeuvre, synonyme de coûts moindres pour les firmes avides de profits à court terme.

Made in Monde

Les stratégies des firmes transnationales ont été analysées durant cinq ans (1999-2004) par une équipe de 13 chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT, Cambridge) dans 500 entreprises d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Asie. C’est la première fois qu’une étude de terrain aussi vaste est réalisée pour analyser l’impact de la mondialisation sur les stratégies des entreprises. Les résultats de ces travaux ont été publiés par Suzanne Berger [1] et se fondent sur un constat transversal : il n’existe pas une formule unique permettant aux entreprises de sortir gagnantes de la mondialisation. L’équipe de Suzanne Berger en tire quatre conclusions majeures, dont une va à contre-courant de la pensée dominante : la stratégie des bas salaires est perdante, au Nord comme au Sud, car les salaires ne représentent qu’une petite partie de l’ensemble des coûts. Ce qui compte, c’est le coût unitaire du travail, qui peut être très élevé dans les économies à bas salaires, où les ouvriers sont sans expérience, doivent être encadrés et travaillent sur du matériel ancien ou mal entretenu.

Certes, « quand une entreprise délocalise sa production, c’est surtout le coût de la main-d’oeuvre qu’elle compte réduire », explique l’auteure. Mais cette arithmétique basique n’est pourtant pas, à l’analyse, la meilleure conseillère. D’une part, « il existe des pays, comme la Corée du Nord ou le Liberia, où les risques politiques sont si élevés et les infrastructures si médiocres qu’ils ne parviendraient pas à convaincre les investisseurs étrangers d’y installer des usines, même si la main-d’oeuvre et le terrain étaient gratuits ». D’autre part, ce n’est pas le salaire mais le coût unitaire du travail, c’est-à-dire la valeur de la main-d’oeuvre nécessaire pour produire une unité de produit ou de service, qu’il faut prendre en compte. Or, en dehors du salaire, de nombreux facteurs peu développés dans les pays pauvres jouent un rôle important dans le coût unitaire du travail : l’infrastructure routière, le réseau de gaz et d’électricité, les télécommunications, la sécurité, les services publics, l’établissement de la règle de droit par des fonctionnaires formés et compétents, etc. C’est pourquoi la compétitivité ne peut se fonder durablement sur une politique exclusive de bas salaires et de « moins-disant » social, mais au contraire sur des politiques sociales et fiscales qui assurent aux Etats des infrastructures et une main-d’oeuvre suffisamment formée et en bonne santé pour assurer une productivité élevée de l’économie.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11 11 11

[1Made in Monde. Les nouvelles frontières de l’économie internationale, Suzanne Berger, Seuil, 2006.

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