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Vers une nouvelle « grande transformation » ?

La crise financière actuelle est la plus importante depuis le krach de 1929. Or, si plusieurs leçons de la Grande Dépression ont été tirées, toutes ne l’ont manifestement pas été.

Dans un ouvrage majeur d’économie politique, publié en 1944, Karl Polanyi décrit de manière magistrale les origines politiques et économiques de l’effondrement de la civilisation du 19e siècle et la « grande transformation » que cet événement a provoquée − le krach de 1929, la Grande Dépression des années 1930, la montée du fascisme et du nazisme et la Seconde Guerre mondiale [1].

Le marché autorégulateur :
pure utopie

Partant du principe que la civilisation du 19e siècle reposait sur quatre institutions (le système de l’équilibre des puissances, l’étalon-or international, le marché autorégulateur et l’Etat libéral), il postule que « parmi ces institutions, l’étalon-or est celle dont l’importance a été reconnue décisive ; sa chute fut la cause immédiate de la catastrophe. (…) Mais la source et la matrice du système, c’est le marché autorégulateur. (…) Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique [2] ».
En effet, puisque la production provient de l’interaction de l’homme et de la nature, Polanyi démontre que le système de marché autorégulé implique que les hommes entrent dans l’orbite du marché. Et soient donc traités comme des marchandises, selon la loi de l’offre et de la demande. Sans tenir compte du fait que cela équivaut à les anéantir. C’est ainsi la progression du concept « utopique  » du marché autorégulateur qui a été stoppée par l’autodéfense « réaliste » de la société. Ce processus d’autopréservation de l’homme et de la nature, qui s’est développé au nom des intérêts sociaux menacés par le mécanisme en expansion du marché, a pris diverses formes : le socialisme, le New Deal, le fascisme et le nazisme, dont le seul point commun était l’abandon des principes du laisser-faire.
Une fois mise en défaut, l’économie mondiale – sur laquelle se fondait le système d’équilibre des puissances – n’a plus été en mesure d’assurer la paix. D’où le caractère brusque de la rupture et la rapidité de la désagrégation.

Trois puissances (l’Allemagne, le Japon et l’Italie) sabotèrent les institutions de paix qui étaient en train de s’écrouler (la Conférence sur le désarmement et la Société des Nations) et optèrent pour l’autarcie économique, ce qui a débouché sur la Seconde guerre mondiale et la fin de l’économie de marché autorégulé.

Malheureusement, trois décennies plus tard, la régulation du système financier international, adoptée en 1944 à Bretton Woods, était abandonnée et la confiance dans l’autorégulation du marché était rétablie.

Les leçons non tirées de la crise

Contrairement aux années 1930, les autorités publiques ne restent pas les bras croisés face à la crise financière actuelle : les gouvernements et les banques centrales interviennent massivement pour éviter une crise systémique et une sévère dépression économique. Mais se limiter à jouer aux pompiers en socialisant les pertes ne peut suffire. Cela peut même inciter les opérateurs financiers à prendre toujours plus de risques, assurés qu’ils sont d’être immanquablement sauvés par le matelas public en cas de dérapage.

C’est pourquoi il est nécessaire de définir un nouveau système multilatéral de régulation du système financier international − un « nouveau Bretton Woods » − afin d’encadrer les opérateurs financiers et de prévenir la société contre de nouvelles prises de risques démesurées.

Or une telle perspective est loin d’être assurée à court terme, tant les gouvernements semblent enclins à apporter des réponses essentiellement nationales à un problème dont les origines sont pourtant globales. La crise sociale et écologique, conséquence de la marchandisation de l’homme et de la nature, est tout sauf jugulée : crise alimentaire, crise du pouvoir d’achat, changements climatiques et compétition mondiale pour l’accès aux ressources naturelles rythment l’actualité quotidienne.

L’équilibre des puissances, fondé sur la charte des Nations unies et, depuis la fin de la guerre froide, sur la Pax Americana, est ébranlé par les entorses répétées au droit international (guerre préventive en Irak, indépendance du Kosovo, conflit russo-géorgien), le déclin de l’hyperpuissance américaine et la résurgence de visées nationalistes.

Il en résulte un monde multipolaire qui, dans le contexte actuel de crise du multilatéralisme, prend la forme de rivalités entre puissances régionales : rivalités commerciales, comme l’illustre l’enlisement des négociations à l’OMC, mais aussi militaires, comme le démontrent les bruits de bottes en divers endroits de la planète, sur fond de « guerre antiterroriste ».

Aujourd’hui que s’effondre à nouveau sous nos yeux l’utopie du marché autorégulateur, il est urgent de définir un nouveau système de gouvernance mondiale capable d’endiguer les conséquences possibles d’une nouvelle « grande transformation ». Car si l’histoire ne se répète jamais, c’est surtout vrai quand toutes les leçons en ont été tirées.

Par Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11 11 11

[1La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Karl Polanyi, Gallimard, 1983.

[2Karl Polanyi, déjà cité, p. 21-22.

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