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édito


Ce sont les gens ordinaires et la nature qui « banquent » - édito

Quand il s’agit de gérer les vraies valeurs, comme le « développement humain » et le « capital naturel », les indicateurs économiques habituels sont peu adaptés. Comment doter – d’urgence – le tableau de bord de la Terre d’autres indicateurs  ? Pour que notre gestion de la planète ne se solde pas par une faillite.

1.700 milliards d’euros : c’est la somme que les pays de la zone euro ont mobilisée, le 13 octobre dernier, pour contrer la crise financière. Si l’on y ajoute les 700 milliards de dollars du plan américain, on arrive – pour prendre une comparaison parlante – à une garantie équivalant à 13,5 millions de logements d’une valeur de 150.000 euros chacun. Soit de quoi loger confortablement près de 35 millions de personnes [1].

La crise financière est l’arbre qui cache la forêt. Parce que cette crise est hypermédiatisée d’une part. Et parce que, d’autre part, nous vivons une conjonction d’autres crises, bien plus fondamentales : crise alimentaire, crise énergétique, crise écologique globale… et crise du sens à donner à nos vies et à nos civilisations.

Aux Etats pompiers de recadrer la finance

« Stopper la perte de confiance et relancer la machine » (économique) : ils n’avaient que cela en tête, les urgentistes de la crise financière. Il est vrai que le système était au bord de l’effondrement et qu’un pas de plus dans cette direction aurait pu avoir des conséquences funestes, tant pour les millions d’épargnants que pour l’emploi, sans parler des actionnaires bien sûr.

C’est la Grande-Bretagne qui s’est montrée la plus décidée dans cette opération, en brisant le tabou des nationalisations bancaires. Le gouvernement de Gordon Brown a en effet annoncé qu’il investirait jusqu’à 50 milliards d’euros dans les trois plus grandes banques du pays. L’Etat pourrait ainsi détenir jusqu’à 60% du capital de la Royal Bank of Scotland et 43,5% au sein du groupe constitué par la fusion de Lloyds TSB et HBSO. Le nouveau prix Nobel d’économie, l’Américain Paul Krugman, salua même l’action des Britanniques en se demandant si Brown « n’avait pas sauvé le système financier mondial ».

C’est après avoir joué en bourse (et beaucoup gagné) que de nombreuses banques se sont effondrées. Pour éviter un tsunami financier, économique et social, les Etats se sont portés à leur secours. Au risque de se retrouver dans une situation difficile, car obligés eux-mêmes d’emprunter sur le marché. Les Etats pompiers n’auront donc plus la capacité, du moins pour un temps, d’emprunter pour mener de nouvelles politiques sociales, économiques, culturelles, éducatives… Ce sont donc bien les gens ordinaires qui « banquent ».

Après un coup pareil, les contribuables des Etats qui se sont portés au secours de la finance sont aujourd’hui légitimement en droit d’exiger une série d’avancées de la part de leurs élus. En premier lieu, qu’ils recadrent et réforment le système financier international. Comment peut-on laisser, par exemple, les fonds spéculatifs (qui se montaient à 1.250 milliards de dollars fin 2007) jouer en dehors de toute règle ou contrôle ? Ces hedge funds vendent ainsi des titres qu’ils ne détiennent pas pour les racheter quelques jours plus tard, réalisant au passage des bénéfices appréciables. Du pillage pur et simple, opéré au détriment de l’économie réelle et sur le dos des vrais producteurs de richesse.

Fermer les paradis fiscaux

Autre insulte à la face des citoyens : les paradis fiscaux ! Comment, si elles veulent être crédibles, les instances monétaires européennes et internationales, agissant dans le giron des Nations unies, peuvent-elles tolérer l’existence de ces lieux de détournement de la richesse publique qui, par leur action, contribuent à plomber toute velléité de justice sociale sur la planète ? Une question qui n’a rien de naïf, quand on sait que la plupart des dictateurs et des mafias du monde y planquent leur argent. Que la corruption, qui permet trop souvent le pillage des ressources naturelles du Sud, y trouve aussi refuge. Et que de nombreuses sociétés transnationales profitent de ces micro-Etats fantoches, qui sont parfois les arrière-cours de puissants pays, pour éluder l’impôt [2].

Certes, l’unanimité est nécessaire pour décider des matières fiscales à l’échelle européenne. Et certains Etats européens s’opposent à la fermeture des paradis fiscaux. Mais l’Europe, que l’on sache, est une démocratie. Il revient donc à la majorité de décider de la fermeture ou du maintien de ces zones de trafic. Soutenue par des forces politiques démocratiques, une stratégie de mise hors jeu des paradis fiscaux peut être conduite avec succès dans les instances régionales, nationales et internationales. L’ex-juge Eva Joly, qui a montré son savoir-faire lorsqu’elle était en charge du dossier Elf en France, a fait de la lutte contre la corruption et les paradis fiscaux son cheval de bataille. Elle sera candidate tête de liste aux élections européennes de juin 2009 en Ile-de-France, sur la liste des Verts. Et elle n’est pas la seule à vouloir ouvrir ce dossier ! Car lutter contre les paradis fiscaux, c’est contribuer à mettre un frein à la circulation de l’argent sale, fruit d’activités souvent destructrices et préjudiciables à tous, comme le déboisement frauduleux, la surpêche pirate, les trafics de drogue, d’armes, de médicaments, d’êtres humains ou d’espèces protégées.

Les services impayables de la nature

« La plus grave crise d’extinction des espèces depuis la disparition des dinosaures est en marche », selon les experts de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), réunis à Barcelone entre le 5 et le 14 octobre derniers. Cette crise de la biodiversité est bien évidemment d’une tout autre dimension que la crise financière, qui risque d’apparaître comme une simple péripétie si les écosystèmes viennent à s’effondrer. Car ce n’est pas de la valeur (bien illusoire !) d’actions de sociétés cotées en bourse que l’on parle ici, mais de la perspective de disparition pure et simple de milliers d’espèces qui, à la grande bourse de la nature, forment la chaîne de la vie !

Selon l’UICN, qui publie chaque année une « liste rouge », « au moins 1.141 espèces de mammifères sur les 5.487 que compte la planète sont menacées d’extinction ». Une évaluation réalisée avec la collaboration de 1.800 scientifiques de plus de 130 pays indique que « la destruction et la dégradation des habitats touchent 40% des mammifères. Le phénomène est plus grave en Amérique centrale et du Sud, en Afrique orientale et centrale, à Madagascar et en Asie du Sud et du Sud-Est ».

Mais les mammifères ne sont évidemment pas les seuls à être concernés par ce phénomène, que l’on estime se dérouler à un rythme de 100 à 1.000 fois supérieur à ce qu’il a été, en moyenne, pendant des centaines de millions d’années. Au total, la liste rouge de l’UICN comprend actuellement 44.838 espèces, parmi lesquelles 16.928 sont plus ou moins gravement menacées d’extinction (soit 38%).

« Aucune espèce n’est banale, chacune est le produit de millions d’années d’évolution et joue un rôle dans l’écosystème », souligne le responsable du programme Changement climatique et espèces de l’UICN. Ensemble, elles nous rendent des services littéralement impayables. Au risque de perdre notre équilibre physique et/ou mental, nous ne pourrons jamais nous en passer.

Le Dow Jones de la biodiversité

« Notre carte de crédit écologique est dans le rouge », constate le directeur du Global footprint network, le réseau qui surveille en permanence l’évolution de l’empreinte écologique mondiale. Comme, depuis le milieu des années 80, notre consommation globale dépasse ce que la planète peut nous offrir, nous entamons de plus en plus tôt notre capital. Le jour de l’année où nous dépassons la production annuelle de la planète peut être calculé : on l’a baptisé l’Overshoot day. Depuis plus de 20 ans, ce jour tombe de plus en plus tôt. Cette année, c’était le 23 septembre. A partir de cette date et jusqu’au début 2009, nous vivons tous à crédit. C’est donc la nature qui « banque » !

On constate que la prise de conscience de la gravité de la crise écologique fait de rapides progrès [3]. Mais les destructions, elles, vont plus vite encore. Une manière d’accélérer le processus de protection et de réparation des écosystèmes atteints est d’installer, au tableau de bord de la planète, des indicateurs de gestion autres que ceux qui sont aujourd’hui dépassés par la réalité.

A côté du PIB, des taux de chômage, d’inflation, etc., il est urgentissime d’introduire « l’empreinte écologique des produits, des infrastructures et des équipements », comme le propose le Global footprint network. Mais aussi « le Dow Jones de la biodiversité », appelé à suivre l’état de conservation des espèces, comme on suit l’évolution des marchés. Jusqu’à présent, on connaissait l’état de conservation de moins de 4% de la biodiversité recensée de la planète. Ce nouvel indice devrait nous permettre d’obtenir un aperçu plus précis et plus complet de la biodiversité globale, au delà des espèces à plumes ou à fourrure.

Et puis, au moment où la planète – notre patrimoine commun – multiplie les signes d’épuisement, on ne fera sans doute pas l’économie de la mise en œuvre d’autres grands indicateurs, comme « la limitation de la croissance de la population » ou « la surconsommation excessive ». Les crises financières et de la biodiversité le prouvent : ce sont les gens ordinaires et la nature qui « banquent » ! La démocratie bien comprise doit donc aussi leur donner le pouvoir. Les politiques n’agiront que si la majorité de la population les met sous pression.

André Ruwet

[1En Belgique, le nombre moyen d’habitants par logement et par famille est de 2,36 personnes.

[2A titre d’exemples, on trouve ainsi, aux Bermudes, des sociétés comme Esprit (vêtements, 3,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires), Accenture (conseil, 21,4 milliards de dollars), Lazard Limited (services financiers, 2 milliards de dollars) ; dans les Antilles néerlandaises, Schlumberger (services pétroliers, 23,3 milliards de dollars) ; dans les îles Caïmans, Tyco (alarmes et sécurité, 13,5 milliards de dollars), Fresh del Monte (agroalimentaire, 3,2 milliards de dollars), Herbalife (compléments alimentaires, 1,8 milliard de dollars), Seagate (électronique, 9,2 milliards de dollars), Alibaba.com (299 millions de dollars) ; ou encore, dans îles Vierges britanniques, Tommy Hilfiger (mode, 1,8 milliard de dollars). Source : www.journaldunet.com.

[3Lire notre dossier « A l’école du développement durable », dans ce numéro du magazine.

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