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Krach, morale et confettis

Playstation. Puuutain ! Il doit bien rire, le père Marx, au cimetière de Highgate, dans sa barbe bicentenaire ! « Je vous l’avais bien dit, les enfants, que le caca-pipi-talisme portait le socialisme dans ses entrailles ! Arrête de rigoler, Engels, et ressers-nous un coup de Rouge ! ».

Cinquante ans que les communistes et les socialistes de gauche (oui, je sais, ce devrait être un pléonasme, c’est devenu un oxymoron) réclamaient rituellement, à chaque élection, la nationalisation du système bancaire. A chaque fois, sauf en 1981, on faisait exactement le contraire : libéraliser et déréguler à tous crins. Eux-mêmes avaient fini par ne plus croire vraiment à leurs mantras électoraux, enfumés par les sirènes mélodieuses (Bling-bling !) du libéralisme social. La main invisible du marché dans la culotte de ma sœur (on se calme, c’est une image !). La somme de tous les égoïsmes, de toutes les rapacités et des plus folles spéculations, censée générer, par essence, un raisonnable bien-être collectif (rires dans la salle). Pendant ce temps, le capitalisme financier, lui, entrait joyeusement dans l’ère du jeu vidéo. Monopoly et casino à la mode Playstation. La somme des transactions financières devenait cinquante fois supérieure à la valeur de l’économie réelle. Un château de cartes de chiffres, d’hélium et de pixels. Jusqu’au jour où, évidemment… Pouf ! Patatras !

Nationalisations. « Oh ! Pardon  ! » Dirent les patrons, les banquiers, les gouvernements, les institutions financières. « On n’a rien vu venir ! » Ce n’est jamais, il est vrai, que la vingtième crise majeure du capitalisme depuis 1812. On comprend leur surprise. Donc : krach ! Quarante-huit heures de crise bancaire. Et là, que vîmes-nous, ô mes frères, ô mes sœurs, devant nos yeux effarés ? Que vîmes-nous ? La droite, oui, mesdames, messieurs, la droite, la plus pure, la plus dure, qui, sans se poser de question, nationalise à tour de bras la moitié du système bancaire européen ! Didier Reynders ! Nicolas Sarkozy ! Angela Merkel – 400 milliards d’euros ! Et George Bush lui-même  : 700 milliards de dollars ! A pisser de rire. Ou à pleurer de rage.

Dîner aux chandelles. Car évidemment, ces « nationalisations » n’ont rien à voir avec celles que nous eussions pu espérer. La gauche aurait nationalisé des entreprises saines et rentables pour, précisément, combattre la spéculation et mener une politique économique alternative. C’eût été, on peut du moins l’espérer, une façon de (commencer à) changer le système. Pour la droite, il s’agit simplement, à son habitude, de socialiser les pertes et de privatiser les bénéfices. Pour que tout continue comme avant. Après même la faillite de Fortis, qu’ont fait ses dirigeants ? Un petit dîner intime avec leurs traders dans un trois étoiles Michelin à Monaco. Montant de l’addition : 150.000 euros. Qu’ont fait ceux de l’assureur AIG, sauvés de la faillite par un chèque de 85 milliards du gouvernement américain  ? Une retraite studieuse dans un palace californien à 1.000 dollars la nuit. Pffft ! Encore 440.000 dollars disparus en fumée. L’argent facile, c’est une culture, vous savez ! Ah !… Si au moins, comme en 1929, ils avaient pu collectivement sauter par la fenêtre !
Car que signifient, en fait, ces « nationalisations » décidées en catastrophe ? Que les centaines de milliards d’euros volatilisés ces derniers mois en folles spéculations, subprimes, traders, parachutes en or, couilles de platine et autres frais de bouche (+ 58% d’augmentation pour les salaires des patrons du CAC 40 en 2007) vont être épongés par l’Etat. C’est-à-dire, in fine, financés par les impôts des entreprises et des citoyens. Et, vu le montant de la facture, par ceux de nos enfants et ceux de nos petits-enfants. Ce qui est profondément injuste et immoral.

Caïmans. Or c’est précisément cela que les bateleurs hagiographes du système nous proposent aujourd’hui comme « solution » à la crise : moraliser le capitalisme (« Arrête de rire, Marx, tu vas t’étouffer ! »). Mais, mes petits loups, si le capitalisme pouvait être moralisé, vous ne croyez pas que cela serait fait depuis longtemps  ? Il a déjà eu dix-neuf crises pour se refaire une virginité. Et chaque crise n’a jamais conduit qu’à la suivante. Tenez, vous voulez prendre les paris ? Il y aurait une mesure simple et efficace à prendre pour « moraliser » le système financier mondial : supprimer les paradis fiscaux. Cette pincée de confettis insulaires, vérolés et mafieux – vingt palmiers, trois hôtels, quarante-cinq mille boîtes aux lettres – dont la seule fonction est de pourrir le système financier international et d’organiser la fraude fiscale. Si on peut envoyer 150.000 soldats en Irak, on peut bien envoyer douze policiers régler la circulation au Vanuatu, non ? Or toutes les grandes banques, toutes les grandes entreprises ont des « succursales » aux îles Vierges, aux îles Caïmans, aux Bahamas, à Jersey. Et sur le sol même de l’Union européenne : à Monaco, à Andorre, au Lichtenstein. Sans parler de la Suisse et du Luxembourg. Pourquoi se gêneraient-ils, puisque la loi les y autorise ? On a même voté récemment, dans le dos des citoyens, ce fameux nouveau Traité européen « simplifié » (ex-« Constitution ») dont l’article 56 interdit explicitement « toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les Etats membres et entre les Etats membres et les pays tiers ». La non moins fameuse « libéralisation du marché », vous vous souvenez  ? Non, personne ne supprimera aujourd’hui les paradis fiscaux. Qu’on arrête dès lors de nous enfumer avec ces histoires de « moralisation » à dormir debout. Le « capitalisme moral », c’est encore un oxymoron [1] !

Claude Semal
Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com

[1Un oxymoron ou oxymore est est une figure de style qui réunit deux mots en apparence contradictoires. Exemples : « un silence éloquent » ou « une chaleur froide »

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