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28
février 2005
L’«affaire
BHV»
par Marie-Hélène Lahaye
(conseillère communale à Saint-Gilles)
Bonjour,
Je
viens de recevoir le dernier Imagine
dont je commence la lecture toujours avec le
même plaisir. Mais certains propos dans un article me
mettent particulièrement mal à l’aise: «l’affaire
BHV - quand une culture minoritaire flippe» en page 21, et
en particulier le dernier paragraphe.
Mon propos ici
n’est pas de prendre position sur la solution à apporter
à l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (si ce n’est de
penser qu’il y a
des débats bien plus intéressants que des conflits
communautaires, et que souvent les conflits communautaires sont
utilisés pour masquer un manque d’imagination et de
volonté politique dans des matières qui concernent
beaucoup plus la population, qu’elle soit flamande ou francophone
- fin de parenthèse -). Mon propos est de critiquer une
tendance courante chez les francophones, et que j’ai parfois
constaté dans les Imagine
précédents, qui consiste à
considérer à demi-mots les flamands comme des
racistes, fascistes, intolérants, "refusant la
diversité", bref, des méchants, à l’opposé
des francophones, anti-racistes, anti-fascites, tolérants,
humanistes, "ouverts aux autres cultures", bref, des
gentils.
Analysons donc le dernier paragraphe de cet
article: "Paradoxalement, les francophones, moins polyglottes,
ont donc moins "peur" de la diversité linguistique! Cela
n’est pas étonnant, car ils craignents moins que les
Flamands que leur culture (dont leur langue en particulier) soit
mise en danger dans un monde plus ouvert".
Les flamands
ont-ils "peur" de la diversité linguistique ? Non. Que du
contraire, du fait de leur histoire, ils sont beaucoup plus
conscients de l’importance de conserver des langues minoritaires
et ils cultivent d’ailleurs avec un certain bonheur leurs
différents dialectes (appelés de façon
méprisante "patois" par les francophones). Leur histoire
est marquée par une lutte sociale intrinsèquement
liée à une lutte linguiste (schématiquement:
ouvrier parlant le flamand contre le patron/bourgeois
francophone). Une de leurs revendications étaient de
pouvoir parler le néerlandais dans les écoles,
à l’administration, à leur patron, etc. Ils
demandaient simplement l’égalité entre le
français et le néerlandais. Mais exiger
l’égalité est souvent perçu comme de
l’extrémisme par les francophones. Et cette perception est
également présente dans les relations quotidiennes
entre des francophones et des flamands. J’ai plusieurs fois
remarqué que lorsqu’un groupe de collègues flamands
parlent en néerlandais entre eux, ils se mettent tous à
parler le français dès qu’un francophone se joint
à eux (parce que le francophone, en général,
ne parle pas néerlandais). Si par hasard, les Flamands
continuaient à parler le néerlandais, le
francophone s’en offusquerait et considèrerait les
flamands comme des extrémistes parce qu’ils "imposent"
leur langue au francophone et "exigent" que le francophone parle
le néerlandais. Ce n’est qu’un exemple parmi plein
d’autres, mais ce que je voudrais illustrer, c’est la
différence très importante qu’il y a entre le point de
vue francophone (qui trouve normal de ne pas parler
néerlandais et qui trouvent normal que les flamands
s’adaptent à lui en lui parlant en français) et le
point de vue flamand (qui trouvent normal de ne plus devoir
s’adapter aux francophones mais d’être considérés
à égalité avec eux). A partir du moment
où on est conscient de cette différence de
perception, les revendications communautaires et les exigences
des néerlandophones en matière linguistique
prennent une tout autre signification.
Les flamands
ont-ils peur que leur langue soit mise en danger ? Oui. Mais
n’est-ce pas légitime ? N’est-il pas légitime que les
flamands (majoritaire dans notre pays...) critiquent le fait
qu’ils doivent parler le français s’ils veulent vivre dans
la capitale de leur (notre) pays pourtant
considérée
comme bilingue? N’est-il pas légitime qu’ils puissent
commander un bière ou un ticket de cinéma en
néerlandais dans une région officiellement bilingue ?
N’est-il pas légitime qu’ils puissent s’exprimer dans leur
langue lorsqu’ils sont emmenés en urgence dans un hopital
de Bruxelles ? Et pourtant, il suffit de parler avec n’importe
quel flamand habitant à Bruxelles pour se rendre compte
qu’ils sont obligés d’apprendre le français
simplement pour vivre au quotidien. Et la plupart d’entre eux le
font sans rechigner, sans hurler au scandale, sans crier à
l’intolérance. Ils continuent à s’adapter aux
francophones alors que, d’après la loi, ils n’ont plus
à le faire. Mais l’attitude francophone commence à
agacer de plus en plus de flamands. Ils ont du mal à
comprendre pourquoi ils doivent impérativement parler
français dans une capitale bilingue, alors que les
francophones vivant dans une région non bilingue ne
veulent toujours pas adresser la parole aux flamands en
néerlandais après les 40 ans qui leur ont
été laissés pour apprendre le
néerlandais. Et j’avoue ne trouver aucun argument pour
justifier le comportement de ces francophones. Contrairement à
ce que dit l’article, n’est-ce pas plutôt les francophones
qui ont "peur" de la diversité linguistique ? N’est-ce pas
plutôt les francophones qui ont "peur" de perdre leur
privilège de pouvoir s’adresser en français
à n’importe quel flamand en ayant la certitude que le
flamand s’adaptera à eux ? N’est-ce pas plutôt les
francophones qui ont "peur" de devoir apprendre d’autres langues
dans un monde où le français perd son prestige?
D’après l’article, les flamands craigneraient que
leur langue soient mise en danger dans "un monde plus ouvert".
Cette affirmation est étonnante parce que la plupart des
flamands connaissent plusieurs langues et peuvent de ce fait
beaucoup plus facilement entrer en contact avec les
étrangers, ce qu’ils font d’ailleurs avec plaisir. Il
suffit de prendre les transports en commun à Gand pour se
rendre compte de la diversité culturelle et linguistique
des habitants, diversité que je n’ai jamais
rencontrée dans les transports en commun liégeois
ni namurois. Et il est fréquent que des flamands
(soi-disant racistes) adressent spontanément la parole en
anglais, français ou allemands à des
étrangers à coté de qui ils sont assis dans le
tram. Mais les flamands demandent simplement de pouvoir continuer
à parler en néerlandais quand ils ont affaire
à l’autorité publique, à leur patron ou
à leur professeur. Et à ce titre, le danger est
historiquement venu des francophones et est aujourd’hui toujours
le fait des francophones de Bruxelles et de la
périphérie. Le danger n’est pas le "reste du
monde".
Bon, je m’arrête ici parce que je suis
déjà suffisamment longue (et je vous remercie
déjà de m’avoir lue jusqu’ici). En conclusion,
j’apprécie Imagine parce qu’il porte un autre regard sur la
société et propose des pistes pour une
société alternative. Je regrette donc qu’en ce qui
concerne les questions de relations francophones/flamands, les
articles ne font que reproduire le discours dominant chez les
francophones en parsemant les articles de petites phrases tendant
à opposer les "gentils" francophones aux "méchants"
flamands. Les partis verts belges ont, jusqu’à
récemment, été les partis maintenant des
contacts étroits au-delà de la frontière
linguistique (groupe commun ecolo-agalev à la chambre,
cabinets ministériels bilingues, ministres écolos parlant
le néerlandais, refus d’entrer dans la surenchère
communautaire, ...). Ne pourrait-on pas garder un ton subversif
en évitant d’adopter le discours anti-flamand qui domine
actuellement dans la presse francophone ? Ne pourrait-on pas
prôner le multi-culturalisme et l’ouverture aux autres en y
incluant les flamands ?
Bien
à vous,
Marie-Hélène
Lahaye
Réponse de Pierre Verjans,
politologue à l’université de Liège, collaborateur
d’Imagine et co-auteur
de l’encadré incriminé.
Chère Madame,
Merci pour votre courrier qui nous aidera à tenter de nous
exprimer mieux la prochaine fois.
Le paradoxe que je voulais souligner consitait justement, comme votre
réaction le montre bien, à ce que les Flamands plus
polyglottes et plus ouverts sur le monde en fait demandent
moins de facilités pour les francophones et la suppression de la
solidarité électorale entre les fancophones de la
périphérie et ceux de Bruxelles, c’est-à-dire une
fermeture en droit, alors que les fancophones, que vous
décrivez justement comme moins polyglottes et moins ouverts en
fait se déclarent plus tolérants en droit. Et, comme vous
l’écrivez, il s’agit de la relation des locuteurs à leur
langues et à la puissance symbolique de leur langue. Les
francophones de Bruxelles n’ont même pas la sensation de leur
puissance économique relative tandis que les
néerlandophones de Bruxelles sont tous les jours
confrontés à cet obstacle. L’"olievlek" est un
phénomène de puissance économique que les
dominés constatent et que les dominants ne sentent pas. La
courtoisie, l’hospitalité et la tolérance flamande ne
sont prises en défaut que face à cette myopie francophone
des rapports de force linguisitque et cet énervement est bien
compréhensible. Le paradoxe est d’autant plus fort, donc...
J’espère avoir été un peu plus explicite que dans
le papier forcément peu nuancé brevitatis causa.
Bien à vous.
Pierre Verjans
Réponse de
Marie-Hélène Lahaye à la réponse de Pierre
Verjans.
Cher Monsieur,
Je vous remercie pour votre réponse.
J’avoue malheureusement avoir beaucoup de mal à comprendre votre
raisonnement.
Nous avons d’un coté des flamands, proportionnellement plus
ouverts au monde et polyglottes, qui se sont, au cours de l’histoire,
battus pour permettre à leur langue d’être traitée
à égalité avec le français.
L’égalité est-elle aujourd’hui atteinte en droit et en
fait ? J’aurais tendance à dire non :
- à Bruxelles il y a égalité en droit mais pas en
fait
- dans les communes à facilités, alors que la loi
prévoit que la langue officielle est le néerlandais, de
nombreux flamands sont dans les faits toujours obligés de
s’adapter aux francophones qui, eux, refusent catégoriquement
d’apprendre le néerlandais.
Où en Wallonie y a-t-il eu des zones géographiques
où les flamands ont été protégés ?
Nulle part. Les centaines de milliers de flamands qui sont allés
travailler en Wallonie au 19ème siècle ont
été sommés de parler le français (ou le
Wallon). Aujourd’hui, tous les flamands vivant en Wallonie (il y en a
un certain nombre dans le brabant wallon notamment) sont priés
de parler le français. Imaginez-vous un instant qu’ils se
mettent à revendiquer des "droits de minorité" ? Je ne
pense pas que les Wallons (soi-disant si tolérant "en droit")
seraient très enthousiastes à cette idée et se
mettraient à apprendre le néerlandais avec plaisir pour
servir leurs concitoyens flamands dans leur langue. En
réalité les francophones exigent pour eux un droit qu’ils
refusent aux flamands.
Vous dites que les Flamands veulent une "fermeture en droit". J’avoue
ne pas comprendre. La loi fixant la frontière linguistique et
les facilités est un compromis entre les flamands et les
francophones. Donc, selon la définition-même du compromis,
une loi dans laquelle les intérets des francophones et des
flamands ont été rencontrés. Le vide juridique sur
la durée limitée ou non des facilités a
été un point de friction ces dernières
années, notamment avec la circulaire Peeters. La
légalité de cette circulaire a été
récemment confirmée par le Conseil d’Etat. Je ne
comprends pas comment on peut parler "d’intolérance en droit"
quand on demande simplement d’appliquer la loi: celles voulues par les
flamands pour protéger leur langue contre la domination
francophone (lois linguistiques des années 30), et celle qui
fixe la frontière linguistique obtenue par compromis. Par contre
l’intolérance "en fait" est très claire chez une partie
des francophones qui refusent par principe (par
"supériorité") d’apprendre le néerlandais. Et
l’intolérance "en droit" est claire chez beaucoup de Wallons qui
n’imagineraient pas un instant octroyer des droits linguistiques aux
Flamands vivant en Wallonie.
Vous parlez de "solidarité électorale entre les
francophones de la périphérie et ceux de Bruxelles".
Pourquoi faut-il une solidarité sur base linguistique ? Dans un
idéal démocratique, on vote pour un projet politique. Un
même projet politique peut être porté par des
élus indépendamment de leur langue. Pourquoi imposer une
"solidarité" sur base du seul critère de la langue ? A
Bruxelles, il a y des francophones écologistes, bilingues,
pronant une société multi-culturelle qui se sentent bien
plus proches et "solidaires" de flamands écologistes, bilingues,
pronant une société multi-culturelle, que des
francophones de la périphérie qui votent à droite
et qui jurent par les grands dieux qu’ils ne parleront jamais un mot de
néerlandais.
Par contre, l’arrondissement BHV a un intérêt clair pour
les élus francophones: il permet d’augmenter leur nombre
à la Chambre, et en particulier le nombre d’élus MR
(puisqu’une grosse partie des francophones de la
périphérie votent FDF). Et le projet écologiste ?
Il semble aujourd’hui être considéré par les
écologistes eux-mêmes comme moins important que renforcer
le poids du MR et soutenir certains francophones dans une attitude
d’intolérance et de repli sur soi... Voilà le vrai
paradoxe... Et voilà ce qui me fait réagir en tant
qu’écologiste.
Bien à vous,
Marie-Hélène Lahaye
Retrouvez
«Microcosmopolitès», la rubrique de Pierre Verjans
(ULg)
et Benoît Rihoux (UCL), politologues, dans Imagine
n°48 (mars & avril 2005), en kiosque jusque fin
avril.
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