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9 mai 2006


Un si petit joujou qui enferme, contrôle et divise

par Lutgarde Dumont

Il est le symbole parfait de notre société capitaliste, la concentration de tous les défauts de notre monde individualiste.


Ce minuscule objet insignifiant s’est bien joué de la bêtise humaine; il a entretenu ou créé parmi nous le besoin futile (comme tout besoin créé…) de l’immédiateté et de la proximité virtuelle (c’est-à-dire illusoire); il est retour à l’impatience de notre enfance primaire.

Chienne de vie que celle d’être toujours tenu ou tenant en laisse

Ce jouet pour tout âge nous fait perdre la notion de la distance, de l’attente et nous désapprend la débrouillardise et le plaisir de l’aventure. Telle la télécommande de la télévision, il nous fait bâtir un monde découpé en mini-tranches de vie sur lesquelles on zappe comme on respire: «je suis dans le tram»; «j’arrive dans quatre minutes et demie» ; «je suis au volant de ma voiture et je vais bien…et toi?» ; «où es-tu mon toutou?».
Le mot «solidarité locale» n’est pas dans son répertoire car, quand un malheur vous arrive, ce n’est pas chez le voisin que vous irez mais sur les touches sensuelles toujours offertes à l’insatiabilité de vos doigts impatients, incapables de tranquillité, de proximité. Tout repas, réunion ou rencontre peut être annulé en dernière minute pour autant que ce soit avec une personne qui a un «gé» ; les autres, bien sûr, sont larguées.  A tout instant, je peux être dérangée, que je sois à pied, à cheval ou à vélo, au boulot, pendant un charmant moment convivial, dans un sentier perdu. Ma marche n’en est plus une, ma respiration n’en est plus une, mes gestes ne sont plus du vécu, mon regard ne peut plus rêver, il est suivi par un autre regard qui ne me quitte pas un instant ou me convie à l’écran ou aux touches sollicitantes (hélas, rien à voir avec les touches musicales de l’accordéon!).
Et puis, attention, pour les employeurs/euses, c’est très intéressant: plus de pause de midi, plus de soirée ou de vacances avec soi-même ou les autres; je me laisse envahir à tout instant par le doux possible d’une sonnerie surprenante qui me rappelle à mes obligations professionnelles… Je ne suis plus que profession… Oh! Que c’est suave de ne jamais se sentir seul, de sans cesse pouvoir tâter tendrement cet instrument de socialisation… forcée, de ne jamais pouvoir méditer profondément dans la paix de l’aurore ou de la vesprée, je ne dois plus me préoccuper du bonheur ou du malheur, «on» le fait pour moi: il y aura toujours quelqu’un pour me téléguider.
Finies les menues conversations au coin du feu, à l’abri des oreilles indiscrètes. Vos interlocuteurs n’en demandent pas tant, les places publiques peuvent tout savoir , depuis vos examens ratés jusqu’à vos retrouvailles amoureuses ou amicales, en passant par vos soucis financiers ou les recettes de vos futurs repas. Que les places publiques deviennent lieux de partage : super !  Mais qu’elles se métamorphosent en centrales téléphoniques où plus personne n’entend personne, là, la tristesse s’installe. L’ami avec lequel vous buvez un verre est à la merci d’un coup de fil intrusif, qui vous plaquera dans le vent, sans remord et sans excuse.

Peur du vide

En outre, il est inquiétant de constater l’installation de ces hautes antennes, un peut partout, autant laides que nocives, anarchiquement imposées dans les villes et les campagnes, les plus nombreuses possible pour éviter tout vide visuel ou électromagnétique. Les oiseaux migrateurs en perdent leurs repères: nous ne nous en rendons même pas compte car nous n’avons le temps ni de les regarder ni surtout de les écouter… Nous avons bien trop peur du silence.

Privatisation, inégalité, médiocrité

Dans un article du Monde diplomatique de février 2005,  intitulé «Esclaves volontaires du téléphone portable», Dan Schiller écrivait que la communication mobile est un «besoin créé par les industriels» et constitue «une nouvelle phase de privatisation par la mobilité». L’auteur affirme encore «la police et les grandes entreprises recyclent des technologies militaires leur permettant de localiser l’ensemble de la population». De plus, pense-t-il, «l’utilisation des technologies sans fil (…) ne fait qu’accentuer les inégalités. Dans une société où les loisirs et le labeur sont répartis de manière inégale entre les classes, où l’allongement de la durée du travail (…), le chômage, la destruction des services publics rendent plus pénible la vie des habitants, ils se tournent vers la communication mobile pour tenter de surmonter, individuellement, des difficultés quotidiennes insaisissables autant qu’écrasantes.»
Enfin, déconcertante parenthèse, «les performances du réseau sans fil sont nettement inférieures à celles du vieux réseau filaire méprisé par les grands prêtres du néolibéralisme high tech, celui-là avait été en effet conçu selon des standards de fiabilité surpassant largement tout ce qui se fait aujourd’hui. Dans le monde entier, le capitalisme "avancé" apprend aux jeunes générations à se satisfaire d’un service tout juste médiocre.»
Pardon, pardon, un téléphone cellulaire sonne justement: «Allo, je suis dans le train…». Un train de vie pas possible…

Lutgarde Dumont, non-détentrice de GSM…





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