Un livre inédit, coédité par Imagine et les Liens qui libèrent, réunit 25 auteurs de renom pour comprendre la catastrophe planétaire.


Climat déréglé, pandémies à répétition, écosystèmes détruits, sécurité alimentaire menacée, pénurie de ressources, système financier instable… Notre Terre est gravement en péril, c’est un état de fait. Mais au-delà des constats, il est indispensable de comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. En revenant aux origines d’un ensemble de catastrophes, à l’aide d’une pensée systémique. En sortant d’une réflexion monolithique et manichéenne. Pour poser ensuite les bases d’une action collective et d’un changement de conscience.

Cet ouvrage inédit réunit vingt-cinq auteur(e)s de renom (anthropologue, biologiste, économiste, sociologue, philosophe, historien…) dans une approche pluridisciplinaire et accessible à un large public. Des causes modernes aux « bifurcations » de nos origines, chaque contributeur porte un regard singulier sur une cause spécifique : la finance débridée, le technococon, le capitalisme, la surpopulation, la dette, l’Etat, le patriarcat, l’invention de l’agriculture, l’économisme, le colonialisme, la séparation nature/culture, les mythes, la complexité croissante… Pour former in fine un livre-arborescence qui se range du côté de la complexité, de la diversité et des métamorphoses, sous le regard du sociologue Edgar Morin, avec un tissage final et collectif entre toutes ces causes nous permettant de découvrir, au fil des pages, comment ouvrir de nouveaux horizons.

Aux origines de la catastrophe. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Un livre collectif co-édité par Les Editions Les Liens qui libèrent et le magazine Imagine Demain le monde, 202 p., 17 euros. Avec notamment Geneviève Azam, Abdennour Bidar, Dominique Bourg, Gauthier Chapelle, Cédric Chevalier, Alain Damasio, Jean-Paul Demoule, Malcom Ferdinand, Stephan Harding, Nancy Huston, François Jarrige, Paul Jorion, Corinne Maier, etc.


À la recherche des origines de la catastrophe

Pour ce qui est des constats, on est à peu près tous d’accord. Mais pour ce qui est des causes… c’est une autre affaire !

Le premier réflexe, après avoir pris conscience des menaces globales qui pèsent sur la société et sur la biosphère, est de rechercher l’origine de tous ces problèmes. La raison est simple : satisfaire notre besoin fondamental de justice, et avoir les idées claires pour concevoir des actions concrètes et efficaces. Bref, pour avancer.

Au fil des ans, en discutant avec le public et les chercheurs sur les causes évidentes ou plus lointaines des catastrophes en cours ou même de la possible catastrophe globale à venir, nous avons constaté que chacun y allait de son explication, de sa connaissance du monde, de son angle de vue ou de ses convictions profondes. Nous étions loin d’un consensus.

Jo Delannoy

A qui la faute ?

Récemment, on a vu apparaître des études très précises quantifiant les responsabilités sur les désastres climatiques : par exemple celle qui désigne 100 multinationales responsables à elles seule de 52 % des émissions industrielles de gaz à effets de serre depuis la révolution industrielle (1751) et de 71 % des émissions depuis 1988.

On pense aussi aux travaux des historiens Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, qui proposent des noms à l’anthropocène en fonction des responsabilités : capitalocène (le capitalisme), thermocène (le CO2) thanatocène (la puissance, l’écocide et la guerre), phagocène (la consommation), phronocène (nos ancêtres savaient, mais ils n’ont rien fait), polémocène (la désinhibition du système industriel).

Face à cette liste toujours plus longue des causes possibles, il nous a semblé vital de prendre un peu de recul en proposant une cartographie large et grand public. Ainsi, dans un livre à paraître cet automne, nous avons demandé à 25 autrices et auteurs d’expliquer quelles étaient les principales causes de nos soucis, toujours avec cette même démarche collapsologique : comprendre, classer, tisser, transmettre. Chaque chapitre en décrit une : le capitalisme, les énergies fossiles, la dette, la finance, l’extractivisme, le colonialisme, le patriarcat, l’économisme, le scientisme, l’individualisme, la démesure, etc.

Ce tour d’horizon multidisciplinaire montre d’abord que chaque chapitre se révèle crédible. Tous expliquent en partie les multiples catastrophes que nous traversons ici et ailleurs, hier et aujourd’hui. Il est donc déraisonnable de défendre l’idée qu’une seule cause serait à l’origine des fléaux qui nous frappent. Au contraire, il apparaît nécessaire de toutes les prendre en compte, car des angles morts pourraient s’avérer pénalisants dans notre recherche d’horizons nouveaux ou d’efficacité stratégique et politique.

On sent aussi intuitivement qu’elles se répondent l’une l’autre, comme le signale le philosophe Edgar Morin. Pour lui, « les causes des processus catastrophiques en cours sont à la fois une et multiples ». L’une est la cause ou la conséquence d’une autre, ou de plusieurs autres, et finalement, elles interagissent entre elles, se renforcent, rétroagissent, finissent même par former des sous-systèmes, une arborescence, etc.

Par exemple, le [capitalisme] (chaque mot entre crochets fait référence à un chapitre du livre), qui fait croître l’économie, est structuré (entre autres) par les idéologies de la [croissance], de l’[économisme], de l’[industrialisme] et du [consumérisme]. Cette expansion est permise par les [énergies fossiles], l’[État], la [finance], le [colonialisme], l’industrie, les technologies, etc. Ce qui provoque des processus catastrophiques : [inégalités], conflits, dégradation de la biosphère, pollution… et renforce l’[individualisme] ainsi que nos envies de protection contre ces dégradations à l’aide d’une « bulle technologique » [le technococon]. Ce dernier, nourrit par des désirs infinis, renforce la [séparation Nature-Culture], la [taille] de nos [villes], la démesure, notre volonté de puissance… ce qui en retour nourrit le capitalisme !

Sans doute, le capitalisme est au centre de nos maux. Mais l’humain a montré depuis bien plus longtemps sa capacité à nuire, à être autant sapiens que demens. On ne peut donc pas faire d’anachronismes : des populations humaines ont déclenché des fléaux bien avant le capitalisme (et même en parallèle, comme le communisme autoritaire). Il est donc bien coupable, mais il ne peut être désigné comme seul responsable. La mise en évidence de cet entrelacement de boucles de rétroactions illustre bien notre époque d’emballement, de grande accélération… que l’on pourrait appeler multicène, pour désigner la multiplicité irréductible des causes.

Jo Delannoy

Des chemins d’action complémentaires

Il y a des causes, comme le cerveau ou la démesure, qui nécessitent d’aller voir profondément ce qui se passe en nous. Elles appellent un changement de conscience. Elles montrent à quel point l’action politique et l’invention de nouveaux horizons ne peuvent se passer d’un important travail intérieur, d’une remise en cause radicale, spirituelle, philosophique de notre rapport au monde : calmer la volonté de puissance, guérir les pathologies de l’égo, travailler la question du sacré, palier au manque de nature, nourrir le rapport sujet-sujet avec les non-humains, prendre conscience de notre interdépendance radicale, etc.

Cependant, le paysage entrelacé des causes montre aussi clairement que nous ne nous en sortirons pas avec un simple coussin de méditation ! Il y a des causes comme le capitalisme, les structures étatiques ou l’économisme qui nécessitent des réponses collectives, à coup de luttes, d’organisation politique et de création d’alternatives. Il y a des « cliquets » qui ont été franchis, et donc de véritables luttes à mener dans le monde extérieur, le monde physique, avec nos corps. Il y a des rapports de force à tenir contre des puissances déchaînées.

Nous insistons donc sur le fait de réunir de manière complémentaire les actions individuelles et collectives, « intérieures » et politiques, bref, de ne pas opposer les « méditants » et les « militants ». Plus une lutte est radicale (ciblée sur une cause profonde et ancienne), plus elle nécessite de ressources intérieures et spirituelles pour être menée à bien. Et c’est ici qu’il faut encore une fois lever le malentendu : un chemin intérieur et spirituel n’est pas individuel et dépolitisé, comme on veut nous le faire croire. Il est forcément collectif. Croire ensemble à d’autres récits, créer de nouveaux rituels, inventer des horizons et des utopies, vivre autrement avec les non-humains, etc. Tout cela nourrit le politique, tout cela est politique.

Jo Delannoy

Les sentiers de la métamorphose sont incertains, divers, pluriels, sinueux, arborescents. Ils sont parfois contradictoires. Ainsi en est-il des causes examinées dans cet ouvrage. Plonger dans ces questions abyssales nous heurte forcément à des paradoxes. Et lorsque ces derniers pointent leur nez, nous dit Edgar Morin, il faut non seulement apprendre à vivre avec, mais il faut aller faire un tour du côté de la complexité : penser horizontal, dialogique (en forme de dialogue), changer d’optique, tisser des liens, déceler les structures et les patterns, comprendre les boucles de rétroaction et apprendre à naviguer dans le brouillard.

Nous sommes persuadés que nous avons besoin d’une pensée riche, complexe, systémique, réflexive pour agir, ensemble, dans ce monde. Une culture de la permanence de la vie sur Terre, une permaculture politique !

Pour vous procurer ce livre, rendez-vous chez votre libraire ou cliquez ici : http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Aux_origines_de_la_catastrophe-9791020908346-1-1-0-1.html

Pablo Servigne & Raphaël Stevens