Aller directement vers le contenu

Chronique

Dernière station avant la frontière

Faites dérouler pour voir la suite

Philippe Marczewski

Et si, un jour prochain, les voitures disparaissent comme l’ont fait les zeppelins, et avec elles les autoroutes, je regretterai les stations service où l’on s’arrête la nuit comme des caravaniers à l’oasis. Je regretterai cette légère impatience quand apparaît enfin, après longtemps de route, la plaque annonçant la sortie à 2 000 mètres, et que naît dans l’esprit du pilote la promesse d’un havre. Elles sont toutes semblables et toutes différentes. Architecture plus ou moins audacieuse, organisation des parkings, plantations. À force, on a ses préférences et ses habitudes.

Il fait nuit noire. C’est octobre, déjà ; le jour, un dernier lambeau d’été fait illusion mais à cette heure avancée, en revanche, le froid s’étend sans rien pour lui résister. Les lumières au néon de la station, rouges et rectilignes, sont l’unique lueur stellaire dans le ciel d’encre. D’un côté, l’autoroute, presque déserte. De l’autre : quelques arbres et au-delà, des champs déjà au repos pour l’hiver — mais on ne les voit pas, on ne devine qu’une étendue sombre. Et d’un côté ou de l’autre, on pourrait aisément s’enfuir. Soit abandonner la voiture sur le parking désert et filer à travers la campagne, sentir la terre humide sous la semelle et presser le pas jusqu’à croiser un chemin et puis marcher encore jusqu’au matin (20 ou 30 kilomètres peut-être). Ou bien alors s’asseoir au volant, allumer la radio et rouler à vive allure, tout droit. L’autoroute avec ses détours va vers le sud. En quelques heures on pourrait être loin (disparaître, peut-être, mais ce n’est pas si facile, pas donné à tout le monde). En tout cas, avant midi on serait presque à la mer. La Méditerranée, s’entend. Ou bien à l’océan (Atlantique). On rattraperait le peu d’été qui reste à proximité avant qu’il ne s’échappe tout à fait. C’est grisant, de savoir qu’il n’y aurait qu’à laisser le moteur nous propulser. Oui, c’est grisant et tentant — c’est ce que je me dis en décrochant de la pompe la poignée en plastique, glacée et poisseuse à la fois.

Mais ces choses-là ont déjà souvent été écrites (la fuite sur un coup de tête : un vieux motif). Combien de femmes et d’hommes, à cette même place, à cette heure de la nuit, laissant leur esprit vagabonder au rythme lancinant de la pompe crachant le carburant dans le réservoir de la voiture, ont ainsi imaginé tailler la route, peut-être sans retour ? Combien l’ont fait ?

Penser déguerpir n’a rien d’original. Il faut croire qu’en ce lieu où tant de gens se croisent, nos pensées intimes se révèlent n’être que des clichés et nous-mêmes des êtres d’une grande banalité. Mêmes gestes, mêmes fantasmes auxquels nous sommes réduits.

Le magasin est ouvert 24h/24 — vingt-quatre-vingt-quatre, me dit le caissier. Il me dit aussi que je ne peux pas photographier l’intérieur de la boutique. Pour des raisons de sécurité, précise-t-il. À cause des types qui font des repérages pour commettre des crimes. Vols, attaques à mains armées, ce genre. On voit ça dans les films. Et puis vous savez, avec tout ce qui se passe. Donc des photos, non. Par contre, si ça m’intéresse, il y a une promo sur les viennoiseries : deux plus une gratuite.

Je me demande bien qui mange des viennoiseries au milieu de la nuit… Peut-être des gens qui décident sur un coup de tête de fuir, de briser toutes les conventions — plus rien ne les arrête. Deux croissants aux amandes plus un pain au chocolat offert et en route pour l’aventure.

Entre les rayons, deux policiers hésitent — le choix est pourtant réduit, lui aussi. Saucisse sèche, chips divers, mélanges apéritifs, ou bien chocolat, biscuits, bonbons. Chacun sa route : le sel ou le sucre.

Ça pourrait commencer comme ça, je me dis.

Ici, dans la station.

Malgré l’interdiction, je prendrais des photos à l’intérieur du magasin. Le caissier crierait Stop ! Stop ! Arrêtez-le ! Il fait des repérages ! Je prendrais la fuite en profitant de l’effet de surprise, en renversant sur mon passage l’armoire des viennoiseries et hop ! au volant, radio, démarrage en trombe (je me débrouille pas mal) et je foncerais plein gaz vers le sud. Les flics me poursuivraient, bien sûr — le piment, l’adrénaline — mais passée la frontière je les sèmerais.

Et là, plus de retour possible : direction la mer, puis un bateau, quitter l’Europe, changer d’identité.

Mais c’est encore un autre cliché : du roman de station service (comme on dirait du roman de gare). Et puis les policiers ont autre chose à faire, ils sont préoccupés par la machine à café : quand on appuie sur Latte Macchiato sur l’écran, ça ne fonctionne pas.

Un type (à vue de nez : la cinquantaine usée jusqu’à paraître soixante) est entré d’un pas décidé. Il a fait un signe de main au caissier, comme un habitué. S’il y avait un vieux zinc il irait s’y coller, prendrait une bière, pour passer la nuit. Mais il n’y a pas de bar, alors il contourne la machine à café où les poulaga ont décidé, en fin de compte, de se rabattre sur un cappuccino (double), embarque sans hésiter une canette de bière et un sandwich emballé. À la caisse il tente quelques mots d’un anglais approximatif, achète des cigarettes, le caissier lui souhaite good night. Il a un accent slave (j’ai l’oreille pour ça, les accents slaves, je veux dire). Il semble harassé. Je le suis des yeux qui rejoint son camion mais il ne démarre pas ; il va passer la nuit là, on dirait bien.

La fuite aventureuse vers le sud à la faveur de la nuit, ce n’est pas vraiment possible pour les forçats modernes de la route. Les policiers boivent leur cappuccino (double) à l’extérieur du magasin, devant les portes automatiques, avec le caissier qui fume. Je ne sais pas au juste sur quelle station je suis. Je sais que l’autoroute file vers le sud, avec des détours, et qu’une nuit froide comme celle-ci, on est tenté de suivre le ruban d’asphalte jusqu’où il voudra bien nous mener. Le parking est vide, à part quelques camions endormis. Il est temps de rentrer chez moi.

Philippe Marczewski

Il a été chercheur et libraire. Il est pour le moment auteur. Finaliste du Prix Rossel 2019 avec Blues pour trois tombes et un fantôme et lauréat en 2021 avec Un corps tropical (Inculte).

Partager sur Facebook

Retour

Imagine est un éditeur indépendant. Il vit en priorité grâce à ses lecteurs. Abonnez-vous et contribuez au développement d’un projet de presse original, alternatif et sans but lucratif.

S’abonner