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Chronique

Pour un stoïcisme militant

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Une chronique de Corinne Morel Darleux, écrivaine, militante écosocialiste, autrice de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia).

Entre la pandémie et les licenciements, l’Arctique qui fond et la grippe aviaire, entre le trumpisme et les débats toxiques sur l’islamophobie, la sensation d’un dévissage généralisé se fait cruelle en ce moment. Nous devons faire face à la fois à l’inconnu, à l’incertain et à un risque accru de précarité. C’est éminemment déstabilisant et les experts prédisent d’ailleurs une catastrophe psychiatrique sans précédent.

Signe des temps, dans le débat public on s’accuse mutuellement, pour une simple hypothèse ou un questionnement, soit de complotisme, soit de complicité avec le gouvernement. Comme si l’empathie, la nuance d’analyse et la raison nous avaient désertés.

On a le droit d’être en colère, mais fulminer en permanence n’aide pas, ni soi ni ses proches, et ne change généralement pas grand-chose à la situation. On a aussi le droit d’avoir peur, mais pas d’imposer cette peur en déniant celle des autres, qui se situe peut-être ailleurs. Selon les stoïciens, un sage devrait être émotionnellement résistant au malheur. C’est le « calme stoïcien » qu’Épictète énonçait ainsi : « Disposer au mieux de ce qui dépend de nous, et user des autres choses comme elles sont. »

Le stoïcisme militant consisterait donc à distinguer ce sur quoi on a prise de ce qu’on ne maîtrise pas. C’est la différence que Sartre faisait dans ses Carnets entre la peste et la guerre. Par exemple, les mutations d’un virus (qu’on ne maîtrise pas) et le nombre de lits de réanimation (qui dépend de décisions politiques). Ou ce qui se passe dans la tête des dirigeants (vaste débat) et l’entraide autoorganisée (qui dépend de nous). Ce principe de détachement ne signifie pas l’indifférence : c’est autant d’énergie économisée et d’épaules allégées pour se concentrer sur les batailles qu’on doit mener. Mieux cibler ses efforts, c’est aussi relâcher la pression sur ce qui se situe hors de portée. Et donc retrouver un peu de raison. Car le sentiment de déprise et d’impuissance pousse souvent à s’agiter pour se donner l’illusion de la maîtrise : donner son opinion sur tout et n’importe quoi, dispenser son point de vue à coups de menton, juger sans prendre en compte ce que vit l’autre.

Mais s’il est respectable de vouloir peser sur ce qui relève des décisions humaines, ridiculiser ou accabler d’insultes n’a jamais fait changer d’avis quiconque. Et dire une chose plus fort n’en fait pas une vérité, pas plus que de la répéter mille fois. Or que ce soit sur le port du masque, l’islam, le féminisme ou la présidentielle française à venir, on a rarement vu autant d’acharnement, de prises à partie et de jugements s’exercer au mépris du vécu et du ressenti de chacun.

Le principe même des réseaux sociaux fait de l’expression un devoir militant. Il faut être prêt à dégainer instantanément, relayer les bons arguments et taper sur les méchants. Sachons nous en extraire. On a le droit de ne pas participer à un débat mal posé. On peut s’accrocher aux enjeux sans nourrir le fracas. Le calme stoïcien nous invite précisément à lâcher prise avant d’aboyer pour rien, pour ne pas imploser ni exploser le copain d’à côté. Il nous offre de bonnes raisons de nous taire. Pas en signe d’abandon, mais comme une pause salutaire quand l’espace est saturé d’injonctions et de commentaires.

L’autonomie, c’est la capacité à se gouverner soi-même, c’est se donner ses propres lois en toute conscience. Parfois ça passe par le calme et le silence. La discrétion relève alors tout autant de l’acte d’apaisement que de la résistance.

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