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Chronique

Taux de préférence pour le présent

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Une chronique de Corinne Morel Darleux, écrivaine, militante écosocialiste, autrice de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia).

J’ai la mauvaise habitude d’accumuler les fenêtres ouvertes sur internet à chaque fois que je croise une idée, un auteur, un texte inspirant sans avoir le temps d’approfondir sur le moment. Quand je sens qu’il y a là un fil à tirer.

Récemment j’ai eu la curiosité de retourner au premier de ces onglets ensevelis depuis longtemps. Il s’agissait d’une définition économique : le « taux de préférence pour le présent » ou « taux pur de préférence temporelle ». La rythmique de cette expression, son pouvoir évocateur, m’ont à nouveau frappée.

Le taux de préférence pour le présent est le reflet d’une certaine impatience sociale à consommer, le fondement de toutes les politiques de relance par la consommation. Le fait, plus généralement, de préférer une satisfaction immédiate à une satisfaction plus éloignée dans le temps.

Cette notion peut s’appliquer aux gouvernements. Elle s’appelle alors imprévoyance, myopie ou incurie. Non-respect des objectifs climatiques, abandon de stocks de masques face au risque de pandémie ou baisse des investissements publics : il s’agit de privilégier le court terme et ce, quels qu’en soient les coûts futurs. La préférence temporelle offre finalement une métaphore assez saisissante des comportements collectifs face au risque imminent : force est de constater que la catastrophe climatique conjuguée au futur n’a jamais eu l’effet d’une crise sanitaire au présent.

Le coût de l’urgence

L’attention au futur, ressort oublié de nos intentions ? Cela me rappelle un atelier animé avec des lycéens l’an dernier. Nous devions parler climat, pollution et biodiversité, pousser même jusqu’au risque d’effondrement de nos sociétés. Les jeunes bâillaient, blaguaient, attendaient la récré. Les plus studieux brandissaient, pensant nous faire plaisir, les poncifs de la croissance verte. Des phrases toutes faites, entendues à la télé ou lues dans un magazine mainstream, rendues muettes à la première question obligeant à reformuler. Tous imaginaient un avenir fait de voitures volantes et de renforts numériques et je réalisai au passage que l’imaginaire ne s’était pas défait des marqueurs de la science-fiction du siècle dernier.

Alors, je décidai de changer de méthode. En quelques mots, j’exposai les limites et effets de la quantité d’énergie exploitée sur Terre et leur posai deux questions : « Sachant qu’on ne pourra pas continuer indéfiniment à ce rythme, quelle est aujourd’hui l’activité à laquelle vous tenez le plus, ce que vous voulez à tout prix encore avoir dans cinq, dix ans ? Et à quoi êtes-vous prêts à renoncer pour ça, dès maintenant ? » Il s’agissait bien de parler non de besoins de base mais d’envies vitales pour chacun. Pas seulement de limites et de menaces abstraites, mais de leurs plaisirs quotidiens. Et tout à coup les yeux se sont animés. Il a été question de smartphones, de jeux vidéos et de virées en mob’ avec les copains. De renoncements délibérés pour préserver ce à quoi on tient.

L’espace d’un instant, le taux de préférence pour le futur a explosé le présent.

Ce n’était qu’un atelier ; c’était avant. Mais aujourd’hui que le chaos fait vaciller notre présent comme notre futur, j’en retiens trois enseignements. D’abord, qu’il ne faut jamais négliger les coûts à venir de mesures prises dans l’urgence. Ensuite, que rien ne remplace la délibération collective et que, sans la possibilité d’exercer un choix, l’adhésion des individus ne suivra pas. Enfin, qu’aucun être humain ne se projettera jamais dans un projet politique dépourvu de plaisirs.

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