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Chronique

A la vitesse des plantes

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Jossuha Theophile / Unsplash

Et si on apprenait, par un petit exercice de la pensée, à changer notre regard sur le monde végétal ? C’est ce que propose Gaëlle Jeanmart, de Philocité, dans cette chronique.

Dans le monde de la science, on n’a plus le même regard sur les plantes qu’il y a cinquante ans ; les découvertes se sont multipliées depuis 1970 grâce aux recherches de Stefano Mancuso, Francis Hallé, Ernst Zürcher, Marc-André Sélosse, Peter Wohlebben, Antony Trewavas, etc. Ces botanistes ont révolutionné la façon dont nous nous représentons aujourd’hui les arbres, leur mode de vie et même leur intelligence.

Qui est ce « nous » au juste ? Pas nous tous, hélas. Car ces découvertes restent cloisonnées dans le monde scientifique ou un petit cercle de « botanophiles » et d’artistes à la pointe du savoir en matière d’environnement.

Une preuve de cet hermétisme ? Si nous savons tous distinguer un papillon d’une grenouille, nous sommes nettement moins nombreux à distinguer un acacia d’un frêne ou d’un pied de chat – qui sont pourtant des plantes autochtones très connues et très différentes les unes des autres, aussi différentes qu’un ver de terre et un cheval.

Pourquoi ? Pourquoi ne forment-elles que l’arrière-plan de nos photos, lesquelles prennent pour sujets des animaux, des êtres humains ou même des monuments ? En 1998 déjà, les botanistes Elisabeth E. Schussler et James H. Wandersee qualifiaient notre incapacité à voir les plantes de « cécité botanique ». Et ils proposaient une explication : la plante représente une altérité totale par rapport à nous et l’animal nous semble bien plus familier (nous le connaissons d’ailleurs d’autant plus qu’il nous est proche : on connaît mieux les singes, sur lesquels de multiples études sont réalisées, que les acariens ou les gastéropodes).

On peut y ajouter les conséquences d’une culture religieuse (l’arche de Noé, destiné à préserver toutes les espèces vivantes n’accueille que des couples d’animaux) et métaphysique (une hiérarchie est établie depuis l’Antiquité entre les différents règnes du vivant selon les degrés de sensibilité et d’intelligence, qui va de la plante, au plus bas, à l’homme, au sommet). Notre vocabulaire porte lui aussi les traces de ce mépris. On dit communément de quelqu’un qui n’a plus d’activité cérébrale qu’il est « une plante » ou un « légume » et on parle alors d’un « état végétatif ». « Se planter » ou « être planté » ne sont pas non plus de très bonnes nouvelles…

« Power of hundred »

Ce mépris est pourtant l’une des sources des problèmes écologiques que nous rencontrons aujourd’hui. Nous favorisons plus aisément les animaux, dont la disparition nous inquiète. Dans cette logique, on a pu par exemple substituer à l’ivoire animal l’ivoire végétal, issu d’une plante qui est aujourd’hui plus menacée que les éléphants parce qu’on en prélève systématiquement les fruits. Mais pourquoi préférons-nous ainsi dévaster les ressources végétales plutôt qu’animales, alors que si les premières venaient à nous manquer, nous ne subsisterions pas une semaine (l’atmosphère serait irrespirable sans les arbres, par exemple), tandis que nous pourrions en réalité nous passer des secondes ?

“De mémoire de puceron, disent les pucerons, on n’a jamais vu mourir un jardinier. Tout le monde sait cela, un jardinier, c’est immortel”, Francis Hallé, Eloge des plantes

L’enjeu du petit exercice de pensée que je vous suggère ici, à la suite du botaniste Francis Hallé, est de changer de regard sur les plantes. Derrière l’exercice, une option : la leçon de morale sur le respect de la nature ne change pas notre rapport aux plantes. C’est par la connaissance et la proximité conquise que la transformation s’opère, du mépris à la considération. Nous souhaitons ici considérer les arbres, sous un aspect : leur rapport à l’espace et au temps. Il s’agit là d’une sacrée aventure, car le rapport de l’arbre à l’espace et au temps est inversé par rapport à celui des animaux que nous sommes : nous pouvons nous déplacer de plus en plus vite et de plus en plus loin. L’arbre est immobile ou presque. L’expérience va se nicher dans ce presque. Nous allons nous mettre au rythme des plantes, pour percevoir une mobilité qu’elles dérobent à nos yeux, par un tempo lent que nous allons chercher à adopter.

Imaginez un paysage familier. La fraîcheur du sous-bois, les troncs moussus, l’odeur d’humus et les colonnes de lumière qu’un trou dans la canopée laisse dévaler jusqu’au sol. Prêtez attention au mouvement. Qu’est-ce qui bouge dans ce paysage ? Seulement les animaux, sans doute ; si les plantes bougent, c’est passivement, sous l’effet de quelque vent. Il faut changer nos repères spatio-temporels pour percevoir leurs mouvements actifs. Multiplions la vitesse par cent une première fois. Une minute de notre temps correspond maintenant à un peu moins de deux heures. Les animaux disparaissent, car leur vitesse les rend presque imperceptibles, fugitifs scintillements. Mais voyez-vous la passiflore pousser en s’enroulant vigoureusement à l’acacia voisin ? Voyez-vous ses jeunes feuilles s’ouvrir à la lumière ? Pour le reste, c’est encore paisible. Accélérons donc le mouvement par cent. Une minute d’observation correspond maintenant à un peu plus de huit jours de notre temps humain. Tandis que nous assistons ébahis au spectacle de la croissance des arbres et à leur compétition pour la lumière, les fleurs et les fruits évoluent trop vite pour être perçus autrement que sous forme d’éclairs de couleur.

Deux siècles en une minute

Allons-y : fois cent. Une minute correspond maintenant à plus de deux ans. Tandis que les lianes se battent férocement, les branches maîtresses des grands arbres s’avancent dans une lenteur de sénateur vers le soleil.

Une dernière accélération pour se laisser griser par la force du mouvement : notre minute devient deux siècles. Le mouvement des plantes est cette fois lui aussi rendu imperceptible par sa rapidité. Partout de jeunes arbres poussent et atteignent la canopée où ils explosent en feux d’artifice de branches, pour s’effondrer tout aussi vite, formant des chablis, instantanément ensevelis sous un tapis de lianes et de mousses.

L’exercice vous en convaincra : dire que les plantes sont immobiles est à peu près aussi intelligent que dire que les jardiniers sont immortels.

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