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Chronique

Quel(s) futur(s) après le progrès ?

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L’histoire de la science fiction est jalonnée de futurs cauchemardesques où les promesses de progrès et d’émancipation se sont retournées dans leur contraire. La dystopie est même progressivement devenue la tonalité dominante en SF.

Nous sommes en 1989 : la suite de Retour vers le futur sort sur les écrans. Projeté trente ans en avant, Marty McFly (Michael J.Fox) découvre un monde saturé de technologies – écrans plats, communications vidéo, voitures volantes, chaussures qui se lacent toutes seules et, bien entendu, les fameux hoverboards, ces aéroglisseurs qui permettent de se déplacer en flottant au-dessus du sol. En 2015, notre ligne temporelle convergeait avec celle du film. La série devenue culte génère alors une nostalgie pour une époque qui, avec le recul, voyait encore le futur en grand. Certes, ses créateurs avaient vu juste pour l’une ou l’autre de ces technologies qui font maintenant partie de notre quotidien. En revanche, on croise aujourd’hui davantage de trottinettes électriques que de d’hoverboards, et nos chaussures ne se lacent toujours pas toutes seules. Qu’il semble loin, le temps des voitures volantes…

Surtout, nos rêves du futur semblent avoir radicalement changé. L’enthousiasme pour les prouesses de la science et de la technologie ne s’est pas complètement dissipé, mais il est en tout cas beaucoup moins porteur que durant la période d’après-guerre, marquée par la conquête de l’espace, le développement de l’industrie nucléaire, l’avènement des technologies de la communication ou encore les progrès de la médecine – autant d’avancées qui semblaient repousser toujours plus loin, et pour un mieux, les limites du possible. D’une part, nous avons découvert la vie avec les conséquences et les risques dont ces technologies étaient porteuses (pollution, accidents nucléaires, changement climatique). D’autre part, les technologies qui sont, aujourd’hui, les plus susceptibles de changer notre vie dans le futur (comme les biotechnologies, les nanotechnologies ou l’intelligence artificielle) sont aussi celles qui posent le plus de questions éthiques, voire vitales, tant elles engagent la continuité même de l’humanité. Notre imaginaire du futur n’est plus nécessairement un imaginaire de progrès indéfini. Si Marty McFly devait maintenant se projeter en 2045, il est peu probable que cette incursion dans le futur nous serait aussi réjouissante…

Un horizon rétréci

Un autre élément, plus paradoxal, semble encore peser sur nos représentations de l’avenir : la technologie s’est développée tellement vite, et a tellement envahi nos vies, qu’elle ne nous surprend plus vraiment. Telle est en tout cas l’hypothèse de l’écrivain de science-fiction William Gibson, figure de proue du mouvement cyberpunk, qui avait pourtant entrevu, dès le début des années 1980, un monde radicalement transformé par l’avènement des réseaux informatiques, du cyberespace et de la réalité virtuelle. Retournant la formule du futurologue Alvin Toffler, le « Choc du Futur », William Gibson propose d’appeler « Fatigue du Futur » ce sentiment de vivre un « éternel présent numérique », un « état d’atemporalité », qui n’a plus rien à voir avec le « Futur avec un F majuscule ».

C’est pourtant à l’intérieur de cet horizon rétréci, sous le ciel de ce futur désenchanté, que la science-fiction joue peut-être son plus beau rôle dans l’anticipation de l’avenir. L’histoire du genre est jalonnée de futurs cauchemardesques où les promesses de progrès et d’émancipation se sont retournées dans leur contraire. Ces cauchemars-là, de 1984 au Meilleur des Mondes ou Fahrenheit 451, sont encore bien les nôtres. Ces trente dernières années, la dystopie est même progressivement devenue la tonalité dominante en SF, de Matrix à la série Black Mirror en passant par Minority Report et Bienvenue à Gattaca – pour s’en tenir à des exemples cinématographiques et télévisuels. Une image qui a circulé récemment sur les réseaux sociaux situe ces films sur une ligne du temps, selon la date du futur qu’ils imaginaient. Après avoir rattrapé le 2018 de Rollerball et le 2019 de Blade Runner, nous avons ainsi atteint, avec l’année 2022, l’inquiétant monde de Soleil vert. Le film, sorti en 1973 semble bel et bien avoir anticipé quelques-unes des calamités qui sont ou seront bientôt les nôtres : pollution, canicule, épuisement des ressources, avec cette obsession très « seventies » pour la surpopulation, qui suscite la trouvaille la plus horrifique du récit (la transformation en aliments industriels de l’entreprise Soylent, le « soleil vert », des dépouilles des personnes qui ont choisi l’euthanasie volontaire).

Un miroir déformant du présent

La dystopie nourrit une posture utile quand elle a pour effet de nous mettre en alerte, en nous invitant à prendre ici et maintenant des mesures qui permettront d’éviter le pire. C’est encore, semble-t-il, le cas de fictions comme les épisodes de Black Mirror : en prolongeant dans un futur plus ou moins éloigné des tendances qui sont celles de notre monde actuel, ces fictions nous tendent un miroir déformant du présent. Elles nous renvoient l’image de ce que nous risquons de devenir si nous ne faisons rien pour empêcher ces tendances de se poursuivre. En ce sens, elles sont un outil de connaissance et une invitation à l’action. Elles « conjurent » la menace, au sens où elles la rendent présente pour mieux pouvoir la contrecarrer. La « fatigue du futur » n’y résiste pas : encore perceptible durant la parenthèse ouverte par la chute du bloc de l’Est, l’expérience d’un futur annulé, figé dans un éternel présent, se heurte aujourd’hui à l’évidence d’un retour de l’histoire (pandémie, retour de la guerre et des déséquilibres géopolitiques) et de la conscience du franchissement de seuils irréversibles pour l’avenir de la planète. Une contradiction encore renforcée du fait que le régime de « promesse technologique » est en réalité loin d’avoir complètement disparu. Dans son essai de cartographie du genre (Dans les imaginaires du futur, ActuSF, 2020), le journaliste Ariel Kyrou montre bien à quel point la science-fiction, et avec celle-ci une partie significative de notre imaginaire du futur, est aujourd’hui écartelée entre « démesure technologique » et « apocalypse environnementale ». Il nous faut, dit-il, sortir de cette sidération qui nous entraîne dans un faux dilemme : attendre l’innovation miraculeuse ou nous préparer à l’effondrement. Il voit dans la science-fiction « un corpus de pistes et de savoirs » visant à « entrouvrir des voies alternatives ». Là encore, la science-fiction a un rôle à jouer.

C’est la même intuition qui anime le romancier indien Amitav Gosh (Le Grand Dérangement, Wildproject, 2021). Gosh constate que la narration littéraire moderne, celle qui est née avec Flaubert et qui est aussi la sienne, est impuissante à saisir la disruption climatique et la catastrophe environnementale. Si la science-fiction y parvient mieux, elle montre aussi, en creux, notre besoin de nouveaux récits plus ordinaires qui nous laissent entrevoir de nouvelles manières d’habiter le monde.

A la différence de la science-fiction, la prospective mobilise des techniques de recherche systématiques et rigoureuses pour produire ses représentations du futur. Le recours à des scénarios en constitue sans doute l’exemple le plus connu. Si elle en appelle à l’imagination ou à l’intuition, c’est de manière contrôlée, pour explorer des futurs toujours pluriels et incertains. Bien que leurs moyens diffèrent, science-fiction et prospective ont pour visée commune de nous déprendre de l’idée que le futur est unique, déterminé et inéluctable. Mieux anticiper n’est pas une affaire de divination : la meilleure science-fiction, à l’image de la prospective, n’est pas celle qui dira le mieux l’avenir, mais celle qui ouvre un espace de possibilités et nous met en capacité d’agir. Avec un même objectif : « désincarcérer le futur », pour reprendre la formule de Zanzibar, le collectif français d’auteurs de science-fiction.

Par Frédéric Claisse, chercheur de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS).

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