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Chronique

Déclencher des emballements… positifs

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Callum Shaw / Unsplash

La “chronique sciences”, par Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Chercheurs indépendants, experts en études prospectives et co-auteurs notamment de Comment tout peut s’effondrer.

Les points de bascule, tout le monde commence à les connaître. Ils constituent le coeur de la collapsologie. Ce sont des seuils au-delà desquels les dérèglements du climat et des écosystèmes deviendraient rapides et incontrôlables. Ce sont des frontières, des zones rouges, qu’il ne faut surtout pas transgresser. S’il fallait illustrer cette notion avec une métaphore, on utiliserait celle de l’incendie : lorsqu’une maison brûle, le point de basculement est atteint au moment où la charpente se mettrait à craquer. Les biologistes et les mathématiciens ont donc commencé à les repérer et à les quantifier, nous alertant ainsi sur l’urgence de changer notre mode de vie et notre organisation politique. Les sciences humaines aussi ont repéré ce genre de dynamiques non linéaires (hautement imprévisibles) dans nos comportements sociaux : il existe des seuils au-delà desquels des comportements se répandent très rapidement dans une population. On les appelle « points de bascule sociaux » (social tipping point).

Ainsi, un nouveau paradigme que personne n’avait vu venir peut émerger, en quelques semaines, en quelques mois… Par exemple, il y a cinq cents ans, le prêtre allemand Martin Luther provoqua, à travers ses écrits, la conversion quasi instantanée de milliers de catholiques à un nouveau culte. Comment ne pas penser aussi aux mécanismes qui font qu’une population « civilisée » peut du jour au lendemain perpétrer des massacres de masse ? On pense aussi aux basculements récents des normes morales aux Etats-Unis (le mariage homosexuel, black lives matter, #metoo…).

Le seuil de basculement social à 25%

En résumé, lorsqu’une minorité est suffisamment importante et engagée au sein d’un groupe, elle peut faire basculer les normes sociales de l’ensemble du groupe. La première question de recherche est donc de savoir où se situe ce seuil et dans quelles conditions il s’active. La théorie a été posée dans les années 1970 par Mark Granovetter, un sociologue étasunien. En 2011, des physiciens ont pu donner une première estimation mathématique de ce seuil, qu’ils situaient à environ 10 % de la population. Plus récemment, des chercheurs de l’Université de Pennsylvanie (Etats-Unis) l’ont modélisé à 25 %, puis ont réalisé une expérience dans laquelle ils ont demandé à 194 participants de se mettre d’accord sur le nom d’une personne représentée sur une photo. Ils devaient s’accorder par paires, sans avoir de vue globale sur l’ensemble de l’expérience. S’ils parvenaient à un accord, ils étaient récompensés, s’ils n’y arrivaient pas, ils étaient punis. Les chercheurs ont alors introduit des participants qui avaient pour but de propager un autre nom et ont observé la contagion.

Résultat ? L’expérience corrobore leur modèle mathématique : à partir de 25 % de participants portant une idée nouvelle, l’opinion finit par basculer irréversiblement. En deçà, ça ne bascule pas.

Lorsque des groupes minoritaires atteignent une masse critique — c’est-à-dire la taille de groupe critique pour amorcer un changement social —, ils sont systématiquement capables de renverser le comportement établi. Le problème étant que ce seuil semble varier en fonction de divers paramètres (comme la taille de la population). On voit bien comment ces découvertes pourraient être utilisées à mauvais escient, par exemple par des multinationales ou un gouvernement, pour manipuler l’opinion publique via l’infiltration de quelques personnes dans un groupe d’opinion. Et si on utilisait ces dynamiques pour provoquer des changements positifs ? Ainsi, une seconde question de recherche apparaît : repérer les déclencheurs de changement qui accéléreraient la transition vers un monde plus soutenable !

C’est précisément ce que fit, en 2020, une équipe de l’Institut de recherche de Potsdam (Allemagne). Les chercheurs ont envoyé un questionnaire à 1 000 experts internationaux (133 ont répondu), puis, parmi ces experts, 17 ont été invités à participer à un atelier pour identifier des possibles points de bascule sociaux permettant de lutter contre le dérèglement climatique et arriver rapidement à une société « décarbonée ». Les points de bascule sociaux listés par les chercheurs sont très divers (technologiques, comportementaux, sociaux ou politiques) : supprimer les subventions aux combustibles fossiles et encourager la production décentralisée d’énergie renouvelable ; construire des villes neutres en carbone ; se désinvestir des actifs liés aux combustibles fossiles ; renforcer l’éducation et l’engagement en matière de climat ; mettre en place des retours d’information sur les baisses d’émissions pour chaque action.

Des rapports de force à tenir

Mais comment arriver à activer de tels leviers ? En faisant pression. Les grèves climatiques menées par les jeunes, ainsi que les mouvements de désinvestissement des combustibles fossiles jouent un rôle important dans la dénonciation des préjudices moraux causés par les énergies fossiles. C’est ainsi que l’industrie des énergies fossiles pourrait perdre sa légitimité sociale et morale. L’un des points clés de cette étude est de préciser que les différentes interventions ne fonctionnent pas isolément. Au contraire, les points de bascule en déclenchent d’autres (c’est d’ailleurs le problème pour la crise climatique). Si d’un côté on s’appuie sur la mauvaise réputation des institutions qui investissent dans les énergies fossiles et qu’on favorise économiquement les énergies renouvelables pour les rendre plus compétitives et que d’un autre côté on supprime les subventions publiques à ces énergies polluantes, on entrevoit alors la possibilité d’un véritable changement de paradigme.

Le problème dans cette stratégie est qu’on peut difficilement faire confiance aux gouvernements pour initier ces changements. Il faut reconnaître qu’ils ont été globalement inefficaces jusqu’à présent pour résoudre la crise climatique, malgré une opinion publique plutôt consciente des enjeux (90 % en Europe). En réalité, les faits montrent que les véritables initiateurs des transformations sociales radicales sont les mouvements sociaux et la société civile. Pas les gouvernements. D’autres acteurs peuvent aussi y prendre part, comme les enseignants, les investisseurs, les chefs d’entreprise, les militaires, etc. Mais ce n’est que lorsque l’idée est bien implantée dans la population que les politiciens peuvent se sentir assez en confiance pour mener des actions gouvernementales. Autrement dit, les politiciens constituent des points de bascule secondaires. Moralité ? Vu les délais impartis, les points de bascule sociaux positifs sont notre seule chance. Il y a bien un effort stratégique à faire pour les utiliser. Mais vu leur caractère imprévisible et « miraculeux », on ne peut pas réellement les planifier ou s’y fier. Il s’agit alors d’entretenir les conditions favorables pour qu’ils puissent émerger, ou plus concrètement, de tenir des rapports de force… et de les faire grandir, en espérant voir advenir les « déclics ». C’est paradoxalement la même leçon que nous tirons de la collapsologie. Nous sommes entrés dans une ère d’incertitude, et nous savons que de grandes surprises se manifesteront. Que les points de bascule soient positifs (transition, révolution, etc.) ou négatifs (effondrement, guerres, etc.), il est nécessaire de les prendre au sérieux.

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