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Chronique

En cellule

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Damir Yakupov / Unsplash

“Métal croquant” est une chronique proposée par le collectif L-Slam. Dans notre numéro 144, elle est signée Catherine Barsics, poétesse et performeuse.

Lorsqu’elles sont soumises à des contraintes environnementales, les espèces vivantes évoluent sous l’effet de ces contraintes. Cette « pression de sélection » est parfois utilisée par l’Homme. En cultivant des plantes dans des milieux particuliers (par exemple enrichis en herbicides ou en CO2 de manière croissante), il est possible de sélectionner progressivement les plantes les plus résistantes ou les plus productives.

On pourrait peut-être, dans le contexte d’une pandémie, placer des humains dans des tubes à essais. Ou dans des cellules de culture (mais avec un accès réduit à cette dernière). Cellule ou alvéole, plus petit dénominateur de la ruche, ce parangon d’intelligence collective. La cellule : ce lieu monastique aussi, en retrait, ce lieu de vie et de prière. Ou cellule clinquante comme l’écho métallique d’un unique matelas, recouvert de plastique, sous la bouche qui souffle en alternance, son air chaud, son air froid, au ciment du réduit de l’espace carcéral. Enfin cellule familiale et cellule de crise, se confondant parfois. Quoi qu’il en soit, on placera l’être humain en cellule, afin de permettre la survie communautaire.

On lui imputera de veiller à son bien-être. A sa disposition, un éventail virtuel aux vertus illimitées. L’être en cellule, par temps de pandémie, gérera les soubresauts de ses émotions à renforts d’exercices de yoga ou de méditation. Lorsqu’il n’aura pas l’œil vissé au hublot des visioconférences, l’être en cellule, idéalement, biberonnera sa petite famille, procédera à de menus travaux de bricolage, se livrera aux plaisirs du potager — ce rêve sauvage qu’il ne cessait de repousser ! Malgré la peur des miasmes, l’être en cellule osera les sorties utiles à la chasse, à la cueillette. Avant tout, il maintiendra ferme le gouvernail du corps, si nécessaire à grands coups de compléments alimentaires.

Confinant à la culpabilisation, le poids de la santé personnelle comme celui de la transmission des germes reposera désormais entièrement sur l’individu ; rien ne sera laissé au hasard, et l’on préférera ne pas considérer la multiplicité des facteurs. De la pensée comme de la science, on attendra dorénavant une simplicité farouche — l’absence d’ambiguïté, de nuance, et de contradiction. On chauffera la peur à blanc, léchant sur toute sa longueur et avec avidité le tranchant de sa lame. Très tôt, on brandira l’étendard d’un devoir de résilience. Or, à l’origine, la résilience caractérise la capacité d’un métal à retrouver sa forme initiale « après avoir absorbé l’énergie d’un choc ». Elle ne devrait pas servir à masquer les difficultés ou la souffrance engendrée par une période de crise, encore en cours, ni être érigée au rang de devoir. Intéressant concept que l’injonction de résilience qui intime à l’individu de s’adapter coûte que coûte, de performer, en évitant de remettre en question la situation globale ou le système dans lequel il évolue.

Dans ce laboratoire imaginaire, presque à ciel ouvert, une pression s’exercera sur nous, de manière individuelle. Ce sera alors l’occasion de choisir ce à quoi nous souhaitons nous adapter : ce que nous pouvons accepter, et ce à quoi nous ne pouvons renoncer. Mieux encore, bravant la primauté absolue de l’individu, il importera peut-être avant tout de restaurer et de renouer avec le collectif, précieux lieu d’enrichissement mutuel, espace solidaire, de parole et d’échange, et sans lequel l’individu ne saurait que dépérir : faire société.

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