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Éditorial

Les sciences à l'épreuve démocratique

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Julie Graux

En ces temps incertains, nous aimerions tant nous appuyer sur des vérités absolues. Cela nous rassurerait et nous permettrait, le cas échéant, d’envisager l’avenir plus sereinement. Or, l’épidémie nous démontre depuis plus d’un an, que rien n’est sûr et irréfutable. Tout est hypothétique et à réinventer au jour le jour : l’état de la connaissance du virus, sa propagation, les mesures de protection, notre manière de « faire société »…

Ce besoin criant de certitudes est profondément humain. Mais, dans les faits, les scientifiques, qui nous aident à décrypter et comprendre le monde, ne peuvent pas y répondre de manière aussi simple et définitive. Certes, la science nous démontre chaque jour qu’elle est extrêmement fiable, voire irrécusable dans nombre de situations.

Mais on sait depuis la naissance de l’épistémologie combien la méthode scientifique se range obligatoirement du côté de l’expérimentation, de la controverse et de la complexité, mais aussi du temps long. Elle embrasse ainsi l’adage latin « Festina lente », hâte-toi lentement, et requiert du recul et de la patience.

Or, dans notre époque dominée par le diktat des réseaux sociaux, nous évoluons au rythme de l’immédiateté, de l’empressement, du jugement catégorique et de l’émotionnel. Nous vivons ainsi enfermés dans nos bulles et nos biais, noyés sous une gigantesque avalanche de connaissances, de croyances, de commentaires et d’opinions qui se mélangent de manière diffuse et pernicieuse.

Il n’y a plus beaucoup de place pour la nuance et le doute constructif, le débat argumenté et la controverse sereine. L’heure est au rejet de la raison, à l’anti-intellectualisme et à celui qui crie le plus fort pour exprimer des avis tranchés et définitifs.

A mesure que le temps passe, la société se fragmente petit à petit : entre « croyants » et « incroyants » (face au port du masque, à la vaccination, à la légalité et à la justesse des mesures adoptées…), rationalistes acharnés et adeptes de l’anti-science, experts institutionnels et alternatifs…

Cette défiance à l’égard des scientifiques ne cesse de grandir. Avec un étrange paradoxe : alors que nous avons plus que jamais besoin de la science pour répondre à tant de menaces (prévenir les épidémies, lutter contre le dérèglement climatique, limiter l’impact du numérique sur le monde du travail, réduire les inégalités sociales et intercontinentales…), elle est décriée voire dénigrée.

La science est vendue aux intérêts privés et instrumentalisée par nos décideurs. Elle se contredit sans cesse et ne parvient pas à rassembler, rassurer et guider l’action commune. Elle est peu démocratique et reste dans les mains d’une élite intellectuelle.

A bien des égards, ces critiques sont fondées. Et, comme tous les pouvoirs, la science n’est pas intouchable. Profane ou pas, le citoyen est en droit de la remettre en cause, même frontalement. Car les sciences, mais aussi les techniques qui en découlent, sont partout. De la 5G aux pesticides, des OGM aux biotechnologies, elles influencent nos modes de vie, impactent notre santé et détruisent les écosystèmes. Elles sont source de progrès, mais aussi mortifères.

Une vague de fond

La défiance qui gronde doit nous inquiéter. Car cette vague de fond charrie des conspirateurs de tous bords, des populistes haineux, des religieux obscurantistes, des illuminés, des citoyens débordés par leurs émotions et leurs croyances, etc. Cette grande déferlante menace nos démocraties fragiles et notre cohésion sociale déjà rudement abîmée par la pandémie.

La science est porteuse de certitudes : la Terre est ronde, elle tourne sur elle-même et se réchauffe gravement, c’est aujourd’hui incontestable. Mais l’épidémie… Cette crise nous rappelle combien il est grand temps de démocratiser davantage la connaissance et les usages scientifiques. En la rendant accessible au plus grand nombre d’une part, et en créant des lieux où les citoyens sont réellement parties prenantes des choix scientifiques et techniques qui sont pris à travers des focus groupes, des jurys citoyens, des conférences de consensus…

« Il est vain de vouloir présenter une science toute-puissante, incontestable et croire ensuite que le public va adhérer massivement, les yeux fermés », rappelle à dessein la philosophe des sciences Laurence Bouquiaux, dans l’entretien qu’elle accorde à Imagine dans ce numéro 143. Or, à mesure que l’on s’enfonce dans la crise, force est de constater qu’on a globalement manqué ce grand rendez-vous démocratique, cette fameuse alliance entre experts et citoyens. Il n’est pas trop tard pour corriger le tir. Et tenter de mettre fin à cette infernale spirale du soupçon.

Hugues Dorzée, rédacteur en chef

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