Aller directement vers le contenu

Éditorial

Sans culture, pas de futur

Faites dérouler pour voir la suite

Julie Graux

« Artistes à vendre : trois comédiennes, un metteur en scène, une régisseuse, un costumier. Etat : un peu rouillé(e)s. Raison de la vente : ne sert plus. Faire une offre pour le lot. »

Derrière cette affiche drôle et sarcastique, une parmi tant d’autres qui circulent ces derniers mois en appui au monde culturel, on devine le désespoir de tout un secteur.

Des « artristes » usés par le temps qui s’éternise. Relégués au rang des professions « non essentielles ». Privés de lieux d’expression et de création – les centres culturels, les théâtres et les cinémas ont été fermés neuf mois sur treize depuis le début de l’épidémie ; les salles de concert n’ont jamais rouvert leurs portes depuis mars 2020.

Forcés parfois de changer de métier ou de s’en remettre aux soutiens des pouvoirs publics pour survivre (via une extension du chômage temporaire, des aides directes ou des appels à projet). Avant d’espérer, mois après mois, des lendemains meilleurs à chaque fois reportés. Le monde culturel est-il trop disparate et morcelé pour faire entendre sa voix avec force ? Est-il déconsidéré par une partie de nos décideurs parce qu’il ne pèse pas suffisamment lourd à leurs yeux dans la balance économique ? Est-il trop dépendant de pouvoirs subsidiants ?

Manque-t-il de relais et de capacité d’influence ? A-t-il été trop patient, trop docile et trop tardif à mobiliser l’opinion publique ? On pourrait disserter longtemps sur les raisons de cet isolement et sur son abandon en comparaison à d’autres lobbys, autrement plus organisés et écoutés, dont la classe politique et la presse n’ont cesser de parler ces derniers mois.

Mais l’heure n’est pas aux lamentations, bien à la mobilisation : « Le printemps culturel est enfin arrivé ! », annonçait le mouvement Still Standing for culture au moment de boucler cette édition. Occupations de théâtres, réouvertures éphémères, actions symboliques, expériences tests… Le mois de mai s’annonce bouillonnant d’activités et de surprises. « Dans le respect des protocoles sanitaires », insistent les organisateurs, bien décidés à ne plus baisser la garde devant la latitude offerte à d’autres lieux publics largement fréquentés comme les centres commerciaux et les parcs animaliers, notamment.

Faut-il se réjouir de ce sursaut collectif ? Oui, car il redonne un peu d’espoir, de dignité et de perspective aux milliers de comédiens, musiciens, plasticiens, régisseurs, animateurs culturels, créateurs… qui vont enfin sortir de l’ombre et retrouver leur raison d’être, partager leurs œuvres, leurs idées, et leurs émotions accumulées. Oui, car il offre un minimum d’horizon à des milliers de citoyens en mal d’arts vivants, de scènes ouvertes, de musique live… car la culture, c’est aussi notre futur. Nous avons grandement besoin de vaccins pour nous protéger collectivement, de civisme, de patience et d’empathie pour assurer une nécessaire cohésion sociale, mais nous avons aussi puissamment besoin d’arts – au sens très large – pour nourrir nos âmes et nos corps fatigués ou résignés, dépités ou révoltés, et repartir vers l’avenir incertain qui nous attend.

Un droit fondamental

La culture, disait André Malraux, « c’est ce qui a fait de l’homme autre chose qu’un accident de l’univers ». L’écrivain qui fut aussi ministre des Affaires culturelles entre 1959 et 1969 avait raison : devant une pièce de théâtre, un concert ou un tableau qui nous émeut, on convoque notre humanité pleine et entière, on voyage, se libère et se projette. Porté par un mélange de désir, d’enchantement et de promesses. En outre, l’accès la culture, on l’oublie trop souvent, est aussi un droit fondamental consacré par l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui précise que « toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent ».

Un droit inaliénable, celui de goûter ou plutôt de regoûter dans les limites de nos existences désormais encadrées, à tous ces petits instants oubliés où le théâtre, la musique, la danse et les arts nous nourrissent, nous rapprochent et nous transportent du côté de la beauté du monde.

Hugues Dorzée, rédacteur en chef

Partager sur Facebook

Retour

Imagine est un éditeur indépendant. Il vit en priorité grâce à ses lecteurs. Abonnez-vous et contribuez au développement d’un projet de presse original, alternatif et sans but lucratif.

S’abonner