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Éditorial

Une jeunesse en clair-obscur

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Julie Graux

« C’est très compliqué d’avoir vingt ans aujourd’hui. Ils doivent se débattre dans un monde bouché, sans perspectives, sans récit commun ni exaltation. Je trouve cette génération très lucide et courageuse. Elle fait preuve de beaucoup d’inventivité et d’insolence. »

Dans le grand entretien qu’elle nous accorde dans ce numéro, l’actrice française Ariane Ascaride résume, avec sa délicieuse faconde méridionale, une idée qui nous taraude également : diable, qu’il est difficile pour ces 18-25 ans de se construire un présent enviable et un avenir désirable face aux catastrophes qui se succèdent et s’intensifient.

Les esprits chagrins nous diront : cette génération n’a rien d’héroïque ni de spécifique, d’autres avant elles ont souffert, enduré, lutté et se sont dépatouillées avec leur époque. Mais tout de même, en dix ans, ces jeunes ont connu une crise financière mondiale, des vagues successives d’attentats terroristes, une accélération fulgurante des ruptures climatiques, la sixième extinction de masse marquant une perte irrémédiable de biodiversité et, depuis un an, l’irruption d’une épidémie planétaire. Cela n’est pas anodin ! « A notre époque, insiste notre invitée, nous avions le sentiment que le monde nous appartenait. Eux, ils voient le futur qui leur échappe. »

Malgré cette absence de certitudes et la dureté de ce qui l’attend, cette génération impressionne par sa force de volonté, sa détermination et sa capacité de résistance. Un seul exemple, éclatant : il y a exactement deux ans, ces jeunes se mettaient en grève et marchaient par dizaines de milliers pour le climat, bousculant tout sur leur passage.

Au quotidien, leurs voix portent loin et fort : contre le patriarcat, le sexisme, le racisme, l’injustice sociale, les violences policières. Partout sur la planète, ils sont mobilisés, intransigeants, innovants, acteurs de ce « million de révolutions tranquilles ». Pour réinventer l’économie, la démocratie directe, l’agriculture, les modes d’habitats, la vie en ville…

Gardons-nous évidemment de toute généralisation, car « la jeunesse » n’existe pas, elle est multiple et éclatée. Comme le kaléidoscope, cet instrument optique génial, elle réfléchit à l’infini et en couleurs la lumière extérieure. Elle est tour à tour conformiste et insoumise, fortunée et indigente, sage et indisciplinée, ambitieuse et indifférente… C’est ce qui fait sa richesse, sa vigueur et sa grandeur.

Depuis l’arrivée du Covid, nos jeunes ont le blues et souffrent en silence. Privés de tout ce qui fait le sel de leurs existences, tout ce qui les construit au niveau identitaire, les porte vers l’avant : relations sociales, loisirs, divertissements, voyages… Et comme le montre le dossier publié dans notre numéro, ils ont grandement besoin d’attention, de soin, d’écoute, de compréhension et sûrement pas qu’on les enferme dans la case génération « sacrifiée ». Sacrifice, quel horrible mot !

Or, qu’entend-on depuis des mois dans la bouche d’intellectuels, de scientifiques, d’élus et autres « chargés de pouvoir », comme les désigne joliment le philosophe Bruno Latour dans son essai Où suis-je ?. Les jeunes contaminent des pans entiers de la société, bravent les interdits sanitaires, défient l’ordre et la sécurité, trichent à distance aux examens, traînent leur ennui et leur déprime… Tant de discours moralisateurs et suspicieux de la part d’adultes dits « responsables » ! La crise s’éternise, l’issue est incertaine, la patience s’érode, les esprits s’échauffent et la jeunesse sert d’exutoire à notre société qui tâtonne tant pour faire corps, assurer la solidarité intergénérationnelle, briser la spirale infernale des inégalités, garantir une véritable cohésion sociale.

Stop au dénigrement !

Et si, en 2021, on cessait ce dénigrement anti-jeunes ?! En les associant activement à la prise de décisions. En misant sur leur sens des responsabilités et leur créativité. En se mettant réellement à leur écoute.

C’est ce que nous avons tenté de faire en toute modestie dans ce numéro. Sans verser dans un jeunisme béat ou un optimisme forcené, nous avons imaginé un exercice de journalisme participatif à travers la constitution d’un groupe-témoin (rebaptisé Les Espoirs d’Imagine), la mise sur pied d’un webinaire pour faire émerger leurs idées, la réalisation d’un concours photo et la rédaction de lettres libres.

Au bout de l’expérience, les propos d’Ariane Ascaride sonnent comme une évidence : cette jeunesse-là est décidément lucide et courageuse, inventive et insolente, porteuse de transformations et d’espoir.

Hugues Dorzée, rédacteur en chef

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