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Éditorial

Vivement 2050 !

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« Nous allons connaître des catastrophes d’un genre nouveau, c’est à la fois fascinant intellectuellement et grisant d’un point de vue existentiel », s’enthousiasme le physicien Etienne Klein dans le grand entretien qu’il nous a accordé dans ce numéro spécial , qui marque le 25e anniversaire d’Imagine. Avant de confesser, non sans une pointe d’émotion, que lors de sa dernière ascension alpine cet été, découvrant le recul de la Mer de Glace qu’il connait si bien, il avait été frappé d’un violent accès de « solastalgie », cette détresse profonde causée par les changements environnementaux perçus comme irréversibles, conceptualisée par le philosophe australien Glenn Albrecht. Mais très vite, l’exaltant présentateur de La conversation scientifique a déplié sa pensée roborative : « Nous ne pouvons pas renoncer à faire émerger une réalité future. Car celle-ci n’est pas complètement configurée, pas intégralement déterminée, il y a encore une place pour du jeu, des espaces pour la volonté et de l’invention ». Sortons du « présentisme » nous dit-il en substance, et construisons individuellement et collectivement un futur, qui soit « crédible et attractif », insiste Etienne Klein.

Au-delà de nos expériences humaines

Du « futur », il a été constamment question tout cet été. Et en des termes pour le coup pas franchement heureux. Crues torrentielles en Belgique, dernier rapport fracassant du Giec, retour de flamme du Covid malgré la vaccination, épisodes météorologiques extrêmes en Grèce, au Brésil, en Turquie, en Inde… Autant de sombres perspectives qui réinterrogent, urgemment, mais de manière complexe, notre rapport au temps (passé, présent et futur), l’évolution possible de l’humanité, le sens du mot « progrès », l’importance des sciences dans la compréhension du monde, l’impact des activités humaines sur la vie de tous les êtres vivants et notre capacité d’(in)action collective. Est-ce « fascinant intellectuellement et grisant d’un point de vue existentiel » ? Sans aucun doute pour un magazine comme le nôtre qui, depuis vingt-cinq ans, ne cesse d’alerter, dénoncer, explorer, raconter les métamorphoses du monde, comme il a pris le parti de le faire à nouveau dans cette édition spéciale. Mais disons-le tout de go : envisager ce futur-là, c’est aussi tétanisant, démoralisant, affolant, épuisant, désespérant… Bref, a priori, tout sauf mobilisateur.

Et si, pour sortir de cette torpeur, nous tentions d’élargir notre « gamme de fréquence temporelle », selon l’expression du romancier Thomas Pynchon ? En investissant pleinement l’avenir envisagé comme une promesse. Sans angélisme ni vision apocalyptique. En commençant, par exemple, par « dépasser les limites de notre expérience humaine », comme le préconise la géologue Maria Bjornerud, auteure de La conscience du temps. Minuscules humanoïdes brièvement de passage sur une planète âgée de 4,54 milliards d’années, mais capables de produire une molécule de dioxyde de carbone qui polluera l’atmosphère pendant des siècles…

Nous, citoyens, dirigeants, chefs d’entreprises, leaders d’opinion… devrions aussi, et de manière pressante, accorder davantage de crédit aux sciences prospectives pour investir ce futur proche ou lointain. Du rapport Meadows sur les limites de la croissance de 1972 (où tout était déjà dit !) aux derniers travaux implacables du Giec appelant à des mesures « fortes, rapides et soutenues », ces connaissances validées et accumulées sont autant de phares dans les nuits noires passées et à venir.

Celles-ci doivent non seulement nous guider, mais nourrir notre puissance d’agir. Car désormais, nous savons, reste à savoir maintenant comment faire. La seule certitude, c’est que nous n’avons ni le luxe ni le temps d’attendre. La survie de l’humanité est en jeu. Il va falloir accélérer les réformes publiques pour réduire notre empreinte carbone, enrayer la chute de biodiversité, casser les inégalités sociales, empêcher la montée des populismes et des nationalismes… La tâche est immense, titanesque sans doute. Et il faudra du courage politique pour prendre des mesures très certainement impopulaires et contraignantes, résister aux lobbys financiers qui refuseront de perdre du pouvoir et de l’argent, associer davantage la jeunesse dans la conduite de « leur » monde, instaurer de nouveaux modèles décisionnels… S’adapter, enfin. Pour faire face à tous les inattendus possibles : d’autres inondations, d’autres virus, d’autres crises financières… Et vivre, surtout. Avec lucidité et intensité. Vivre en se disant, soyons fous, « vivement 2050 ». Pour investir pleinement ce futur que l’on aurait rendu d’ici là crédible et attractif.

Hugues Dorzée, rédacteur en chef

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