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Rencontre

"Nous avons le devoir éthique de mobiliser des affects positifs, le désir, l’envie"

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Olivier Ezratty

Bien que rare – il a écrit trois romans en vingt-cinq ans – Alain Damasio est l’un des écrivains de science-fiction français les plus reconnus. Militant, engagé, ses livres sont à la fois des cris d’alerte et des appels à la résistance. Il publie aujourd’hui Les Furtifs, où il nous entraîne à la découverte de ces êtres extraordinaires, dans un monde ultra libéral (les villes sont privatisées, découpées en secteurs accessibles en fonction des revenus), ultra connecté, ultra contrôlé.

Est-ce qu’un écrivain, particulièrement un écrivain de science-fiction, peut être un lanceur d’alerte ?

Bien sûr, c’est un rôle de base, fondamental, de la science-fiction. Pour les alertes, on a d’ailleurs l’embarras du choix : l’effondrement de la société thermo-industrielle, le nucléaire, l’extinction des espèces, l’accroissement du techno-cocon et ses effets sur nous… Mais j’essaie dans mon travail d’aller au-delà de l’aspect dystopique. Car pour moi l’écrivain ne doit pas seulement alerter, mais aussi proposer des horizons désirables.

Quelle est l’alerte que vous avez envie de lancer dans votre nouveau roman, Les Furtifs ?

Ce qui me touche, c’est le techno-capitalisme, ce couplage entre la société de contrôle et le capitalisme cognitif, fondé sur l’économie de l’attention, la sollicitation numérique permanente de chaque individu. Quand j’étais jeune, il y a trente ans, je concevais l’ennemi comme une sorte de collusion entre l’Etat, les multinationales et les médias. J’avais une vision tout à fait classique et pyramidale du pouvoir. Et puis j’ai rencontré la réflexion de Gilles Deleuze sur la société de contrôle et j’ai compris qu’il y avait une mutation du régime de pouvoir, que nous n’étions plus dans des systèmes hiérarchisés, verticaux, mais bien plus dans des ordres horizontaux, relayés par tous, démocratisés, mais extrêmement sournois et insidieux. Et où ce contrôle est relayé par tout le monde. Nous sommes dans un cocon numérique, un cocon assuré par le smartphone, par cet immense tissage d’objets connectés mis en place à partir de capteurs, de senseurs… La technologie vient outiller nos paresses, conjurer nos peurs et nos incertitudes : on filtre nos réseaux d’amis, nos communautés, on se protège par des détecteurs, toute une domotique. Dans mon bouquin je fais un jeu de mots à la con mais que finalement j’aime beaucoup : c’est le « self-serf-vice », l’auto-servage. On s’auto-aliène. Ce sont des pratiques de dévitalisation. C’est inquiétant. La vitalité, c’est se confronter à l’altérité, au dehors, qu’il soit physique ou relationnel. Au cœur de cette Big Mother, nous sommes moins vivants, moins intenses. Nous vivons dans une espèce de fausse douceur. Avec des effets écologiques catastrophiques. Le problème central demeure le capitalisme et le rapport à l’accumulation qu’il a mis en place. Si on ne parvient pas à attaquer le cœur de ce techno-capitalisme, on se cantonne dans des imprécations un peu para-religieuses, à base d’apocalypse… En ce sens, la collapsologie me paraît être à côté de la plaque.

Est-ce que la résistance n’est pas encore plus compliquée du coup : l’ennemi, c’est nous-mêmes ?

C’est à la fois plus facile parce que nous avons le sentiment que nous pouvons mener la révolution nous-mêmes, et sans rencontrer beaucoup d’opposition – ce n’est pas un système qui est très contraignant, n’importe qui peut faire comme moi, ne pas avoir de portable, ou décider de ne se connecter qu’une heure par jour, de ne pas être sur les réseaux sociaux. C’est en même temps extrêmement difficile, parce qu’il y a un tissage global, collectif autour de nous, nous sommes dans un monde où il y a beaucoup de mimétisme, et c’est difficile d’en sortir. Pour mobiliser autour d’une cause, tu vas essayer d’utiliser la viralité des réseaux, faire signer des pétitions en ligne, ramener les gens sur un lieu, mais tu n’auras jamais de garantie. Si on veut mobiliser, il faut jouer davantage encore sur la corde du désir. Ou alors sur la peur, mais c’est un vecteur qu’on doit absolument s’interdire si on est vraiment à gauche. Mobiliser les peurs, c’est extrêmement efficace, ça marche, mais c’est le vecteur de pouvoir de la droite. Nous avons le devoir éthique de mobiliser des affects positifs, le désir et l’envie. Donc c’est plus compliqué.

Dans la SF justement il y a beaucoup de recours à la peur, beaucoup de récits catastrophistes. Est-ce qu’il n’y a pas un risque d’accoutumance : on avait prévu quelque chose de pire, donc la situation n’est pas si grave…

Moi je suis entré en écriture pour des raisons politiques, pour porter des valeurs, alerter sur cette société de contrôle. Mais, en écrivant, tu mets en place des dystopies, des trucs assez atroces, et finalement tu acclimates les lecteurs, et ça c’est compliqué… Une des anticipations assez réussie dans mon livre La zone du dehors c’était le Clastre, un système de classement généralisé de la population, suite à une notation de tous par tous. Et alors qu’en Chine apparaît le même type de système, qu’on voit la notation s’étendre chez nous, les gens sont tout contents de voir que ça arrive, que je l’avais prévu. Dans cette histoire, mon boulot n’a pas servi à grand-chose ! J’essaie du coup au contraire de mettre en récit des utopies concrètes, réalisables, désirables, de donner des pistes, parce que ça me semble plus efficace que l’alerte. J’en ai marre que l’on sollicite l’affect de la peur, de l’apocalypse… Donnez-nous envie de renouer les liens avec les plantes, les animaux, de retrouver ces liens que l’on a perdus parce que l’Occident moderne a décrété qu’il y avait une espèce d’ensemble qui s’appelle la nature et que cet ensemble est séparé de nous. Cela me paraît plus important que de savoir que la température va augmenter de trois degrés.

Mais est-il possible de captiver avec un récit positif ?

Nous en discutons beaucoup dans le collectif d’auteurs Zanzibar dont je fais partie1. La base d’un récit, c’est que ton héros ou ton groupe de héros vise un objectif et que des obstacles s’y opposent pour créer le moteur dramatique. Des obstacles qui peuvent être psychologiques, naturels ou des ennemis intérieurs, extérieurs. La bonne solution pour moi c’est de poser d’un côté une dystopie et en face des modes de résistance, des alternatives. Tu fais fonctionner la conflictualité à partir d’un groupe révolutionnaire, de personnages éthiques qui vont lutter, ouvrir des espaces à l’intérieur de la dystopie. Ça permet d’être à la fois critique et positif. Il faut montrer le combat, « vivre et lutter » comme ils disent dans les ZAD.

Un futur désirable, ce n’est pas nécessairement un futur doux et consensuel…

Non, je mets en place dans mes livres des communautés où le dissensus est considéré comme un moteur fondamental : s’il n’y a pas de conflit, tu aboutis à un système un peu pervers. Quand tu vois la ZAD de NotreDame-des-Landes, c’était depuis le début un espace où plusieurs systèmes de pensée s’affrontaient, autrement dit tout sauf une utopie molle et tranquille, c’est extrêmement exigeant, c’est ça qui est génial. Et ce sont des grands vivants ! Je ne crois pas à l’utopie molle. J’essaie de faire passer plutôt la vitalité. Ce qui est bien dans ces mouvements ce n’est pas qu’ils s’entendent ou qu’ils aient trouvé la recette du bonheur universel, c’est qu’ils soient en vie, pleins de vitalité. Donner envie de se battre, parce qu’ainsi tu vis plus de choses, c’est beaucoup plus exaltant.

En quoi est-ce important de construire des fictions, à côté des discours scientifiques ? Qu’est-ce que cela apporte ?

Beaucoup de choses que malheureusement le registre argumentatif n’apporte pas. L’être humain fonctionne sur trois champs : l’affectif, le perceptif et le rationnel. Le problème des textes scientifiques ou même journalistiques et militants, c’est qu’ils s’adressent au cerveau, à la dimension conceptuelle et argumentative. Or ce registre très souvent n’arrive pas à déclencher dans les faits des pratiques nouvelles. On a tous très bien compris ce qui allait se passer, mais très bizarrement ça ne produit pas d’effet sur nos vies. Par contre, quand tu touches aux percepts et aux affects, alors quelque chose se produit. J’ai un ami philosophe, Baptiste Morizot, qui est un spécialiste du pistage des animaux. Il m’a emmené au bord d’une rivière, et il m’a montré comment reconnaître les traces d’un blaireau ou d’un mustélidé, mais aussi ce qu’elles voulaient dire de son comportement. Et tout d’un coup, j’avais tous ces animaux à côté de moi sans en voir aucun. Quand je me balade maintenant je ne peux plus voir les choses de la même façon, il a changé ma perception, et mon rapport au vivant. Et ça, c’est ce que permet le récit. Si quelqu’un peut prendre le temps, pendant cinq heures, de te montrer un truc, c’est génial, mais tu ne peux pas avoir des maîtres qui vont t’enseigner directement les choses pour chacun. Donc tu fais des livres. En Occident beaucoup de choses sont transmises par le livre. Ce que permet le roman c’est de toucher l’aspect perceptif et les affects : tu crées des personnages et des systèmes d’identification à ces personnages. Tu mets en place un système d’empathie qui fait que tout ce qui arrive au personnage, le lecteur a le sentiment que ça lui arrive à lui. Et du coup tu touches à tout un ensemble de sensations, à des moments d’envie, de peur, etc. Si le livre est bon évidemment, tu touches tout l’arc émotionnel, affectif et perceptif. Un bon écrivain c’est quelqu’un qui va te montrer quelque chose que tu as vu cent cinquante fois d’une manière telle que tu ne la verras plus jamais de la même façon. Quand je vois des cyprès, je ne peux plus les voir autrement que comme des flammes parce que Van Gogh me les a fait voir d’une façon tout à fait différente. Les militants, les gens engagés sentent bien qu’ils ont fait des tonnes de textes et que ça ne marche plus, qu’il faut passer par d’autres vecteurs. Nous avons la chance d’être sur ces vecteurs-là – et d’en plus pouvoir produire de la pensée. Dans mes livres il y a des blocs de philo, des passages argumentatifs, mais au milieu de plein d’autres choses, des personnages qui, si les lecteurs y sont attachés, sont un véhicule extraordinaire pour leur faire éprouver des sentiments et leur donner envie.

Leur donner envie de quoi ? Vous puisez votre inspiration dans le présent ?

La SF se rapproche de plus en plus du présent : ce dernier est tellement technologique, et la SF étant le genre roi pour interroger le rapport que nous entretenons avec la technologie… C’est devenu un genre phare parce qu’il permet d’interroger le présent de façon forte. Ses auteurs ont beaucoup travaillé sur le Cyberpunk, où la libération était possible à travers le couplage à la machine – il y a énormément d’œuvres comme ça, de Terminator à Matrix. Il y avait encore cette idée que la technologie pouvait nous libérer, nous émanciper – avec la figure du hacker notamment. Moi je fais plutôt partie d’un autre courant, assez fort à présent, qu’on pourrait appeler du zoopunk ou du biopunk. Qui dit que c’est en renouant avec le vivant que nous pouvons nous émanciper, retrouver une joie et une puissance de vivre, un vrai bonheur. Ce couplage peut s’effectuer avec le végétal, l’animal – dans Les Furtifs j’imagine une espèce qui est à la fois végétale, animale et minérale, une plus haute forme de vivant. Une espèce métamorphique qui se compose avec l’environnement, qui vit dans les angles morts de la vision humaine, qui donc n’est pas soumise aux logiques de contrôle. Les êtres humains vont aller chercher ces Furtifs, les apprivoiser et s’hybrider avec eux en partie. On nous vend à mourir et à vomir les intelligences artificielles alors que plus l’éthologie progresse, plus on arrive à étudier le comportement d’une souris ou d’une abeille, plus on se rend compte que l’intelligence animale est beaucoup plus étendue, beaucoup plus forte que ce que l’on avait pu imaginer. Tout ce qu’on avait défini comme étant le propre de l’homme, l’imagination, la créativité, le rire, le langage symbolique, l’esthétique… Progressivement on se rend compte que tout ça existe aussi chez les animaux. C’est ce que dit Morizot dont j’adore le travail : il faut être conscient des ancestralités animales déposées en nous par l’évolution, on est tout aussi bien le produit de la patience de la panthère quand elle est en prédation que de la capacité sociale et politique des singes qui sont capables de manipuler les autres pour arriver à leur fin… Nous avons peut-être une capacité combinatoire plus fluide, plus agile, mais en fait nous sommes des animaux. Et l’intelligence animale est fantastique et mille fois plus fascinante que l’AI. Même du côté du végétal, on découvre beaucoup de choses, par exemple que les plantes communiquent entre elles. Nous ne sommes qu’au tout début de ces sciences-là, parce que nous avons préféré mettre des moyens sur ce qui rapportait d’un point de vue économique. Mais nous allons nous rendre compte que les capacités perceptives du végétal sont fantastiques. Et que c’est là qu’est le grand trésor. Et quand on va ressentir ça, le retrouver, ça va changer les choses.

Tenez-vous à être un passeur ?

Carrément ! Je profite de mon livre pour parler de projets qui me semblent intéressants et auxquels je peux donner une visibilité médiatique. J’ai découvert l’Université du Nous par exemple, qui travaille sur l’élection sans candidats. Personne ne se présente, mais ce sont les autres qui désignent ceux qu’ils pensent être les plus indiqués. Sont alors élus des gens qui sont généralement plus timides mais compétents, les plus à même de faire le liant dans le groupe. Et c’est beaucoup plus efficace que les élections égotistes habituelles. Je saupoudre mon récit des Furtifs d’organisations diverses. Il se passe pas très loin de nous, en 2040, j’ai juste poussé certaines tendances, pour que politiquement ce soit Alain Damasio, Les Furtifs, La Volte, 2019. Un album concept accompagne le roman : Entrer dans la couleur, réalisé avec Yan Péchin, Jarring Effects Label, La Volte. plus intéressant, plus utilisable. Il y a des types qui vivent sur les toits, qui négocient avec les copropriétés pour pouvoir faire des ateliers sur ces espaces inexploités. Un mouvement d’architectes, la Traverse, construit des maisons ou des cabanes en une nuit, uniquement avec des matériaux de recyclage, en collaboration avec les migrants ou les clochards qui vont les occuper. Ils les défendent ensuite suffisamment longtemps pour que la police finisse par renoncer – on est dans un monde ultra libéral, où faire appel à la police coûte cher. J’utilise plein d’expériences que j’ai vues ou lues. Pour dire que nous pouvons faire ci ou ça, qu’il y a plein de possibilités. Quand tu détailles un peu ce qui se passe, tu trouves beaucoup d’exemples passionnants, mais qui souvent sont des prototypes, mis en place dans un lieu seulement et qui mériteraient juste d’être étendus. C’est très enthousiasmant. Je montre ça rapidement, en remettant les choses dans le sens du récit, mais en espérant que ça donne des idées. J’aimerais que ce soit un outil pour les gens, pour les gens qui ont envie de se battre.

Propos recueillis par Laure de Hesselle

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