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Rencontre

"La musique, et la chanson encore plus, est un art politique, au sens où l’on propose une autre vision du monde"

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Antoine Henault

Avec le magistral Palais d’argile, leur troisième opus sorti au printemps, le groupe de rock français Feu! Chatterton dresse un portrait clair-obscur d’un Monde nouveau à réinventer. Métaphore de la société virtualisée évoquée dans cet album, l’entretien inédit accordé à Imagine par le chanteur du groupe Arthur Teboul et le guitariste-claviériste Sébastien Wolf se déroule en visioconférence. En adeptes de la lenteur poétique, nos interlocuteurs prennent le temps d’aborder la question écologique et le rôle des artistes dans un monde sans boussole.

On ne vous a pas entendus vous exprimer sur l’enjeu écologique alors qu’il traverse de bout en bout Palais d’argile, qui a été écrit et composé avant la pandémie…

— Sébastien Wolf : C’est vrai que ce thème n’a pas été évoqué en tant que tel dans nos interviews. L’album est sorti pendant la crise du Covid et les liens qui ont été établis portaient principalement sur l’importance des écrans dans nos vies, la distance entre les personnes… problématiques que nous évoquons dans cet album.

— Arthur Teboul : Ces thèmes écologiques ont nourri nos discussions lors de l’écriture de l’album. On a beaucoup ressenti les choses aussi. La première phrase du Monde nouveau, c’est « un vent nouveau soufflait sur le pays très chaudement ». C’est une manière assez ironique de parler d’emblée du réchauffement climatique. Nous sommes alors dans les Cévennes, en pleine session de préparation de Palais d’argile et c’est la première fois que nous ressentons physiquement le vent d’Afrique. On est plus dans des questionnements liés à la possible fonte des glaces et tout ce qui peut paraître abstrait, lointain, alors qu’on nous alerte pourtant depuis des années sur les risques de la crise climatique. Physiquement, quelque chose est en train de changer, jusque dans le cœur des villes et de notre quotidien. Ces bouleversements écologiques ont des conséquences humaines, à travers, notamment, la question migratoire. Pour la première fois, même si on reste poétique dans notre manière d’aborder ces sujets, on s’est dit, parce qu’il y a une urgence, qu’on a davantage de maturité et de confiance, qu’on allait oser s’emparer du sujet. Pas facile d’aborder frontalement des enjeux aussi complexes. Nous avons essayé de garder dans les chansons cette complexité, ces ambivalences, ces questionnements. Si on a tant parlé de tout cela entre nous, c’était aussi parce qu’on ne voulait pas être donneur de leçons, ne jamais tirer la couverture à nous, ne pas être opportunistes, ne pas utiliser ces symboles avec trop d’emphase non plus, ne pas entrer dans le pathos.

Comment garder cette position humble en tant qu’artistes face à un tel enjeu ?

— S. W : La première clé pour garder l’humilité, c’est partir du concret, de nous, de nos vies, de notre rapport à ces questions-là. Que ça soit quelque chose d’intime, en fait. C’est le cas dans cet album, mais aussi dans le deuxième, L’oiseleur, qui défend un retour à la lenteur, à un petit jardin secret. C’est déjà presque un point de vue politique, une autre voie et comme dit Arthur, sans jamais essayer de proposer une voie unique, une idéologie, un schéma préétabli. On suit juste la ligne de nos sentiments, de nos doutes aussi, du fait qu’on se sent aussi démuni par rapport à l’ampleur de la crise.

L’écrivain Pierre Vinclair considère que « la catastrophe globale, de par son urgence, impose au poète qui se sentirait pressé d’agir, de ne pas se satisfaire du double écueil de la déploration impuissante et de l’incantation stérile ».

— A. T : C’est magnifique et c’est un résumé de l’endroit où nous essayons de nous trouver. L’humilité est au cœur de notre démarche. Accepter d’assumer les doutes, c’est aussi accepter qu’on est en tension. C’est-à-dire qu’on n’a pas les solutions, qu’on ne sait pas, mais ne pas savoir, avoir des doutes, ça ne veut pas dire ne rien faire. La nouvelle génération a moins de doutes que nous. En tout cas, elle est prête, peut-être, à en faire fi pour agir vite. Et pour nous qui avons grandi entre cette génération et celle de nos parents, cette idée d’avancer aux dépens d’une certaine délicatesse, d’une certaine complexité est parfois inconfortable. Il y a une phrase d’Oscar Wilde que j’aime beaucoup, qui dit : « C’est parce que l’humanité n’a jamais su où elle allait qu’elle a trouvé son chemin. » C’est probablement une phrase de dandy, peu courageuse, qui voudrait laisser les choses dériver. Mais ce n’est pas si sûr ! Il faut bien entendu se donner un cap. Plus tôt, plus jeune, comme on ressentait moins cette urgence écologique, on avait tendance à dire : « Mieux vaut ne rien faire que mal faire. » Maintenant, nous rejoignons nos petits frères ou nos petites soeurs, qui disent : « Mieux vaut mal faire que ne rien faire. » Beaucoup d’événements dramatiques ont chamboulé notre manière de vivre le monde ces dernières années. Ce que l’on a, il faut le chérir, l’amitié, la fraternité, les odeurs, les parfums, les sens, l’amour, l’attention aux autres, la nature.

Quel est le rôle des artistes par rapport à la crise écologique et sociale ? Doivent-ils s’engager comme certains groupes le font à travers des campagnes de soutien à des causes ou à des associations ?

— S. W : Notre démarche n’est pas idéologique au sens de suivre la ligne d’une association ou d’un parti. Nous ne nous présentons pas du tout comme des militants écologistes qui avons tout compris sur tout. Au contraire, je pense que dans Monde nouveau, on s’auto-critique. On fait partie d’une génération qui a peut-être eu des parents qui avaient, pendant leur jeunesse, une sorte de cap politique qui semblait aller dans le bon sens. En tout cas, une alternative se dégageait clairement. Notre génération a compris qu’il n’y avait pas de chemin ou de cap clair. Nous avons senti le monde se déliter sans cesse. A la différence de nos parents, on doute vachement des institutions et de la manière dont il faut changer le monde. Cette génération du doute se reflète dans notre dernier album. Ce qui me fait plaisir aujourd’hui, c’est de voir la génération des 15-20 ans hyper engagée sur les questions climatiques et sur d’autres questions sociales. On voit que là, il y a une nouvelle sève. Cette jeunesse semble avoir pris conscience des doutes des années 1990-2000, c’est un nouveau souffle. On ne fait pas un tableau noir de la société. Elle va sans doute dans le mur, mais j’ai l’impression qu’il y a quelque chose derrière ce mur. Nous sommes assez optimistes là-dessus.

Et l’impact de vos chansons, comment se mesurerait-il ?

— S. W : A posteriori, on peut dire que les artistes ont un impact sur la société, dans la mesure où leur représentation ou vision du monde raconte une histoire qui touche le public. L’effet est là. On fait de la musique, ça a touché les gens dès le départ. Et cet album-ci semble toucher particulièrement le public. C’est une chance énorme pour nous. Assigner un rôle aux artistes pour qu’ils s’engagent sur les enjeux écologiques, ce serait prendre les choses à l’envers. Les artistes sont juste une petite colline qui émerge au milieu d’une partie de la population. L’artiste est en somme l’émanation d’un questionnement plus large dans la société. Quand on fait un concert, on va parler de certaines choses. Après le concert, la dynamique peut engendrer le débat ou pas. En fait, on crée un espace politique de discussion entre les gens. Nous n’avons pas un rôle beaucoup plus grand que ça. On n’est pas là pour donner une direction, une consigne de vote, ce serait contre-productif. Si un artiste arrivait avec des idées très précises sur le monde et les imposait comme ça à son public, en fait, il serait l’opposé de ce qu’il doit être. Il est important de ne pas positionner l’artiste à un endroit qui n’est pas le sien. L’artiste doit juste sentir les choses du monde et les traduire dans son art.

En France, Shaka Ponk a livré un discours écologiste remarqué lors des victoires de la musique il y a deux ans. Le groupe a créé le collectif The Freaks qui réunit des dizaines d’artistes et personnalités… Aviez-vous été sollicités ?

— S. W : Pas à l’époque. Nous le sommes ponctuellement, pour faire des concerts pour les jeunes migrants, d’autres causes sociales ou écologiques. On discute notamment avec Cyril Dion, qui nous suit, mais on évitera toujours de prendre des positions idéologiques et partisanes. C’est quelque chose dont nous avons assez peur. On veut éviter d’enfermer notre propos dans une institution politique en particulier.

— A. T : Peut-être que naïvement, nous croyons qu’une chanson en soi a une noblesse particulière. La chanson a une souplesse, une sauvagerie, une liberté. On ne veut pas l’enfermer. Accoler quelque chose aux chansons, c’est comme accoler une image, c’est pour ça qu’on aime pas faire des clips. Chaque moment d’une chanson est travaillé de telle sorte que celle-ci procure simultanément plusieurs émotions, ambivalentes, au cours d’une même journée. En fonction des humeurs, on voit émerger une image, une autre image avec la même phrase. Nos chansons ne sont pas des idées mises en musique, c’est autre chose. C’est comme une sorte de formule magique qui essaye de caresser le cœur. A grande échelle, nous nous sentons assez démunis. Donc, on se dit qu’on peut agir, localement. Nous avons l’espoir qu’à travers nos chansons, la politique commence à petite échelle, à travers une idée qui passe, à travers nos yeux. Moi, j’ai l’impression d’avoir été éduqué par Brassens sans qu’il me le demande. Dans sa manière de raconter des histoires surgit une façon de voir le monde, et je m’en suis imprégné. J’ai un peu vu le monde comme lui, avec de l’humour, avec de la malice, avec du jeu. Mais Brassens ne nous a jamais dit : voilà, vous devez penser comme cela.

— S. W : La musique, et la chanson encore plus, est un art politique, au sens où l’on propose une autre vision du monde. Mais est-ce que les artistes francophones ou européens doivent avoir un rôle comme on peut le voir aux Etats-Unis où certains artistes soutiennent ouvertement tel ou tel candidat à une élection présidentielle ? Je ne le crois pas.

Il y a deux ans le groupe Coldplay décidait d’arrêter sa tournée pour réfléchir et mettre en place des solutions en vue de limiter son impact carbone. En France, le groupe de réflexion The Shift vient de formuler des propositions pour organiser le secteur culturel différemment, pour qu’il soit plus en phase avec la question de la transition écologique. Vous avez réfléchi à cette question-là ?

— S. W : Dans nos tournées, nous avons essayé de changer quelques mauvaises habitudes, notamment de bannir le plastique. Le problème principal des grands groupes qui font des tournées mondiales, c’est les avions, le transport. Je pense qu’on est tous conscients de devoir participer à l’effort et nous sommes demandeurs de conseils. En ce moment, il y a un grand débat en France qui concerne la limitation des taxes pour stimuler l’achat d’appareils d’occasion en pénalisant potentiellement les droits d’auteur. C’est créer une opposition absurde entre le secteur culturel et les questions écologiques. Or, tout le monde a envie de participer à la solution des problèmes climatiques et environnementaux en général. Il faut trouver un moyen de créer des ponts pour permettre à cette discussion d’aboutir.

— A. T : C’est bien qu’on fasse tous des efforts, mais on a aussi envie de dire, les mecs, un peu de cohérence ! Quelle dichotomie entre les multinationales qui s’enrichissent, qui polluent à mort et le reste de la société… Il y a une sorte de cruauté qui persiste.

— S. W : Il est clair qu’une partie des acteurs économiques profitent du système, mais il ne faut pas les opposer. Une majorité a envie de changer les choses. Et de ce point de vue, il est indispensable de renforcer les espaces de discussion pour que des solutions concrètes émergent. En France, on a eu un grand débat l’an dernier sur le climat. Des citoyens lambda se sont réunis pendant des mois pour réfléchir aux solutions. Ces citoyens aboutissent à une liste d’idées et de propositions et le président Macron n’en retient quasiment aucune. La question centrale, c’est donc le modèle de démocratie que l’on souhaite.

— A. T : En France, il n’y a plus de débat, mais des camps. Les a priori déterminent le plus souvent les positions au départ d’un seul mot prononcé. Ça rend le débat quasiment impossible et c’est peut-être cela le plus grand danger. On a cru trop longtemps que la démocratie était un acquis stable et solide.

Est-ce que notre modèle de démocratie peut encore nous aider à tracer un chemin d’espérance ?

— A. T : Notre démocratie est à bout de souffle. Celui qui triomphe, aujourd’hui, comme à l’époque en Grèce, c’est celui qui parle le mieux. Et c’est la publicité qui gagne. Donc, ça rend les choses complexes parce que comme les messages doivent passer vite, avec les outils de communication et la vitesse du flux, c’est difficile de trouver une parole qui pèse, qui s’enracine au-delà du slogan. Si on veut qu’une démocratie comme la nôtre soit vraiment équilibrée — c’est ce qu’ils ont fait en Grèce —, il faut enseigner la rhétorique à tous les individus. La perversité de notre système, c’est que c’est le meilleur communicant qui gagne à la fin. Et les meilleurs communicants ne sont pas toujours ceux qui ont les meilleures idées.

— S. W : Notre démocratie est tellement fragile… Elle empêche l’expression d’idées nouvelles. Elle est sous le contrôle des réseaux sociaux, du marketing ; on le voit bien aux Etats-Unis ou au Brésil. Je suis à moitié brésilien et l’élection de Bolsonaro était une caricature de l’utilisation des réseaux sociaux, c’est une forme de manipulation médiatique qui lui a permis d’arriver au pouvoir. Je pense que ce genre de situations là engendre beaucoup de méfiance. Les institutions doivent mieux s’adapter à ces nouveaux modes d’expression pour pouvoir créer un monde meilleur.

— A. T : Pour ne pas se coucher désespéré, on se dit juste qu’à petite échelle on peut y arriver. On croit fort en la démocratie parce que notre groupe en est une. Mais pour qu’une démocratie fonctionne, il faut qu’elle ait un idéal commun. Sans idéal commun, on a du mal à faire des efforts pour le groupe, pour l’ensemble. Ce qui nous pousse à faire tous ces efforts, à discuter, à essayer de comprendre l’autre, c’est qu’on a cette conviction, cet optimisme lié au fait que ce que nous réalisons ensemble, ça vaudra toujours mieux que ce nous faisons séparément. Mais si, à plus grande échelle, on n’est pas guidé par une sorte d’idéal, comment accepter de faire les efforts, d’échanger avec notre prochain qui ne nous ressemble pas ?

Vous placez la question littéraire au cœur de votre démarche artistique. Dans votre dernier album, vous reprenez des textes de Jacques Prévert ou du poète irlandais William Butler Yeats…

— A. T : Pour nous, la musique, la poésie, ce sont des véhicules parmi d’autres pour exprimer une manière de sentir le monde, de voir le monde. Et cette façon, elle peut se partager avec plein d’autres. Il n’y a pas tant de différences entre cet artisanat-là et l’artisanat du sculpteur ou l’artisanat du faiseur de films. Mais avec ce même partage, on essaye de construire une vision détournée du monde. Les mots du poète, ce sont ceux de tous les jours. Simplement, ils sont subvertis pour nous faire sentir une réalité qu’on vit tous, mais qu’on n’aurait pas eu l’idée de dire avec ces mots-là. Comment capturer des sentiments, des frissons de la vie avec les mots du quotidien ? Il faut les agencer d’une manière un peu magique. Nous adorons ces rencontres parce qu’elles nous nourrissent beaucoup et nous allons continuer comme ça à tisser des liens, jeter des ponts entre les arts. C’est une grande joie.

Pour reprendre la métaphore que vous utilisez dans L’homme qui vient, quelles seraient les conditions pour espérer que cet humain « qui se donne tant de mal pour se faire du bien » puisse davantage se donner du mal pour faire « le bien » ?

— S. W : Il y a beaucoup de choses à changer mais la vie pourrait davantage reposer sur des principes et des critères simples, comme l’attention aux autres et l’entraide, auxquels nous tenons beaucoup. Si on trouvait bien d’aider les autres, de coopérer, peut-être que le monde irait un peu mieux. Habiter poétiquement le monde consiste à être capable de regarder le monde qui nous entoure, regarder les autres, regarder la nature et sentir qu’elle fait partie de nous. Cela paraît simpliste comme cela, mais quand on y réfléchit, ces dimensions sont absentes d’une grande partie de nos vies, pas parce nous ne le voulons pas, mais parce que nous n’avons pas le temps. Nous vivons dans un monde tellement accéléré que nous sommes obligés de ne pas faire attention aux autres pour avancer. En appliquant ces principes simples, peut-être que le bien reviendrait.

Propos recueillis par Christophe Schoune

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