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Reportage

La désobéissance face au « colonialisme climatique »

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Le 31 juillet 2021, 2000 militants du mouvement Ende Gelände manifestaient contre un projet de terminal gazier sur le site industriel de Brunbüttel, dans le Nord de l’Allemagne. © Christophe Schoune

Au cœur de l’été, deux mille jeunes militants ont pris pour cible, pacifiquement, un projet de terminal gazier dans le nord de l’Allemagne. Le mouvement de désobéissance civile Ende Gelände rejette tout compromis face aux nouvelles infrastructures d’énergie fossile. La transition passe par la solidarité avec les populations victimes du gaz de schiste. Ce reportage est paru dans notre numéro 146 (septembre-octobre).

Au sommet du grand pont de Brunsbüttel, le nouveau monde décarboné et l’ancien monde fossile se confondent dans la grisaille tempétueuse de ce début août. A perte de vue, les cheminées et les installations de l’industrie pétrolière se confondent aux centaines d’éoliennes qui tournent à plein régime à l’embouchure de l’Elbe. C’est dans ce vaste paysage chaotique, tout en contrastes, que le mouvement de justice climatique et anti-capitaliste Ende Gelände a jeté, cet été, les bases de son camp annuel de désobéissance civile. Et c’est aux pieds de ce pont aérien que deux groupes de plusieurs centaines d’activistes bloquent, ce samedi soir-là, les accès ferroviaire et routier du ChemCoast park.

En tête du groupe des « doigts roses », parti le matin même du camp, Jim a pu déjouer la vigilance de l’escorte policière de cette manifestation au parcours balisé par les autorités. Après plus de trois heures de marche, avec près de quatre-vingts autres militants – sur les huit cents que comptait son groupe –, Jim a subitement bifurqué vers une voie ferrée privée. S’en suit une course échevelée. Poursuivis par des policiers essoufflés, les militants en combinaison blanche thermique gagnent la grille d’entrée du parc industriel. Du haut de leur poste d’observation, deux gardiens de l’entreprise agro-chimique Yaras projettent des cailloux. Certains militants chutent un recul provisoire s’opère sur la voie de chemin de fer, d’autres se couchent sur les voies, lestés par leurs sacs à dos volumineux. Une discussion s’engage avec les forces de l’ordre, arrivées à la rescousse, qui semblent désormais protéger les… militants.

© Christophe SchounePour atteindre leur cible, les militants d’Ende Gelände optent pour la désobéissance citoyenne. Jouant au chat et à la souris avec les forces de l’ordre, une partie des militants quitte le parcours autorisé par la police, ce 31 juillet 2021, pour emprunter la voix de chemin de fer conduisant à l’entrée du site pétrochimique de Brunbüttel, dans le Nord de l’Allemagne.

A 25 ans, Jim, originaire de l’ouest de la France, est déterminé, comme chaque membre de son groupe : « Nous sommes ici pour contrer un projet d’implantation de terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) qui est un non-sens face aux enjeux climatiques. La force du mouvement Ende Gelände, c’est sa dimension internationale et cette solidarité qui nous unit. On aimerait tant voir des actions de cette ampleur se dérouler en France… »

Comme d’autres manifestants, Jim a dû faire face à des violences policières lors d’occupations de bassins miniers exploitant le charbon, en Rhénanie, menées par Ende Gelände les années précédentes. Il sait que le franchissement des lignes comporte des risques. Mais la dimension pacifique des actions menées ici est un mantra pour l’ensemble des activistes présents. Crise du Covid oblige, la décentralisation européenne des actions contre l’exploitation ou l’importation du gaz de schiste était privilégiée par les organisateurs cette année. Pas de grand convoi ou de bus affrétés par les jeunes activistes. Mais des militants venus de différents pays européens par leurs propres moyens rappellent la dimension internationale du combat. Lola, jeune Flamande membre de Youth for climate, a suivi les ateliers de préparation depuis le début du camp, trois jours plus tôt. Aux côtés de Marcus, un comparse finlandais qui étudie la carte des actions, elle se réjouit : « C’est très excitant de vivre une telle expérience, note-t-elle. J’ai suivi les workshops sur les aspects légaux de nos actions, sur la solidarité dans le groupe, le fait de se coller l’un à l’autre en permanence et la manière d’atteindre nos objectifs. Je n’ai jamais expérimenté la désobéissance civile et je sens que c’est absolument nécessaire pour faire avancer les choses… »

© Christophe SchouneBloquant l’entrée de l’usine Yara du site pétro-chimique de Brunsbüttel, dans le Nord de l’Allemagne, les militants d’Ende Gelände sont parés pour occuper le site pendant de longues heures, ce 31 juillet 2021. Une longue bâche les protège des pluies intenses.

Bloquée par un cordon policier avec la plus grande partie des marcheurs du groupe des « doigts roses » lors de l’envahissement de la voie ferrée, Lola perdra le contact avec la tête du cortège. Egalement venue de Belgique, Anya Frances Verkamp a déjà expérimenté les camps d’Ende Gelände à plusieurs reprises. Contrairement à la majorité des militants rencontrés qui préservent leur anonymat, cette jeune américano-péruvienne basée à Bruxelles n’a pas de difficulté à témoigner à visage découvert. Avec son groupe des « doigts jaunes », composé de personnes souffrant de handicaps légers, elle a pu bloquer une autre partie de la voie ferrée donnant accès au parc. « J’ai d’abord dû trouver un groupe d’affinités, comme beaucoup de militants, avec qui la confiance s’est nouée, raconte-t-elle. C’est essentiel pour pouvoir engager l’action et prendre les bonnes décisions ensemble, de la manière la plus démocratique possible. Notre groupe a fait le choix de rester en partie sur place la nuit alors que la pression policière était très forte et que nous tentions de nous reconnecter avec le groupe des ‘‘doigts rouges’’ qui était encerclé par la police. C’était incroyable. Pour ma part, j’ai préféré rentrer au camp avec d’autres car je ne me sentais pas assez en sécurité. »

Se sentir bien avec les autres, agir en confiance, ne pas répondre à des questions de personnes inconnues, ne laisser personne sur le bord du chemin, connaître ses droits, étudier la géographie des lieux et des actions projetées… Au coeur des discours énoncés par les animateurs des sessions d’entraînement à la désobéissance civile, la sécurité des militants est assurée d’une part par une équipe médicale régionale, prête à intervenir à tout moment et d’autre part par une équipe légale, qui a généralement beaucoup de travail. C’est ce staff composé notamment de jeunes juristes qui entrera en dialogue avec les forces de l’ordre lorsque les activistes qui franchissent la « ligne rouge » sont arrêtés, sans papier, ni téléphone. Leur seul passeport ? Un numéro d’identification de militant inscrit sur leur bras au marqueur indélébile.

Fruit d’un travail de préparation de plusieurs mois, les actions menées cette année visaient pour la première fois à éclairer les nombreux risques liés à un projet d’implantation d’un nouveau terminal de gaz naturel liquéfié dans le parc industriel de Brunsbüttel (2 000 hectares). Développé par German LNG, un consortium international, cet investissement supposé de 450 millions d’euros est subventionné par les pouvoirs publics fédéraux et régionaux (Schleswig-Holstein). Ce soutien public allemand pourrait se doubler d’un appui substantiel… d’un milliard d’euros provenant du gouvernement américain, comme l’a révélé l’ONG Environmental action Germany grâce à la fuite d’un document officiel du ministre des finances allemand. Cet appui US serait une compensation à l’arrêt du projet de gazoduc Nord Stream 2, en mer Baltique, dont les travaux ont été interrompus suite à des sanctions américaines pour contrer la Russie dans son expansion gazière.

Maîtres mondiaux du gaz de schiste, les Etats-Unis sont devenus exportateurs nets depuis 2015. En six ans, leurs capacités d’exportation ont été multipliées par quatrevingt-cinq selon les chiffres délivrés en juillet de cette année par le département d’Etat américain à l’Energie. L’Espagne et la Grande-Bretagne sont les deux premiers clients des Etats-Unis en Europe. Et l’Allemagne, premier pays émetteur de gaz à effet de serre de l’Union européenne (22 %), s’appuie en partie sur le marché gazier américain pour poursuivre la mise en oeuvre de son plan de transition énergétique entamé voici dix ans déjà (sortie du nucléaire en 2022, sortie du charbon à l’horizon 2038). Près de 40 % des émissions allemandes relèvent du secteur de l’énergie, dont 25 % du charbon. La difficulté à accélérer la décarbonation de l’économie, en raison des nouveaux objectifs européens, n’enlève rien aux succès obtenus notamment dans la croissance phénoménale de l’énergie éolienne, qui supplante désormais le secteur minier en termes d’emplois.

© Christophe SchouneFormés à la non-violence, les militants d’Ende Gelände font bloc face aux forces de l’ordre devant une des entrées du site pétro-chimique de Brunsbüttel dans le Nord de l’Allemagne, ce 31 juillet 2021. Les négociations avec les forces de l’ordre pour maintenir l’occupation n’aboutiront pas : les militants seront évacués un par un par la police.

Ces arguments socio-économiques laissent de marbre les militants d’Ende Gelände. A l’enquête publique depuis fin juin, la demande de permis déposée par German LNG fait face à une opposition frontale : « Ce terminal est supposé être construit entre une centrale nucléaire désaffectée pleine déchets radioactifs, des installations de stockage de pétrole, de charbon et de produits hautement inflammables dans une des plus grandes zones industrielles de la région », expose Norbert Pralow, membre d’une association locale qui milite contre ce développement. A 72 ans, Norbert fait figure de patriarche vert dans le camp d’Ende Gelände. Devant sa maquette de super tanker construite avec des grands ballons rouges, cet ingénieur attend du futur gouvernement fédéral, à l’issue des élections programmées cet automne, qu’il mette un terme à ce projet. « Nous avons trois fois plus de gaz que ce dont nous avons besoin en Europe, souligne-til. Ce qu’il faut, c’est couper le mal à la racine et arrêter d’importer davantage d’énergies fossiles et de gaz dont les fuites de méthane sont proportionnellement beaucoup plus nocives pour le climat que le CO2. »

Conseiller en énergie de l’ONG Environmental action Germany, basée à Berlin, Constantin Zerger rappelle quant à lui que la Cour constitutionnelle allemande a infligé fin avril 2021 un camouflet au gouvernement d’Angela Merkel, en estimant que les objectifs de la « loi climat » arrêtés en 2019 étaient « insuffisants ». « La Cour affirme que l’Etat a le ‘‘devoir de protéger la vie et la santé humaine contre les dangers émanant du changement climatique’’, ce qui peut ‘‘donner lieu à un devoir de protection objectif même envers des générations futures’’. Développer ce projet de terminal, qui devrait générer 40 millions de tonnes d’émissions additionnelles, serait une erreur écologique, sociale et économique. » L’abandon par le Québec, en juillet, d’un projet similaire, à Saguenay suite à une alliance au long cours entre militants, communautés indigènes et scientifiques, décuple la motivation des associations : « Ce succès nous montre que notre résistance internationale commune a un effet, appuie Constantin Zerger. Il est maintenant grand temps que les localités allemandes où des terminaux GNL sont prévus - comme Brunsbüttel ou Stade - se réveillent de leur rêve de fièvre des combustibles fossiles ! »

© Ende GeländeEnde Gelände s’est rassemblé pour la première fois en 2015. Ces manifestations attirent chaque année plusieurs milliers de personnes venues d’Europe. Il s’agit, d’après les organisateurs, de la plus grande action de désobéissance civile au monde.

Présente à Brunsbüttel, Ike Tueling a choisi la chaleur de l’équipe de cuisine plutôt que le feu de l’action militante pour sa quatrième participation. Dans la plaine du camp ceinturée par trente grandes tentes blanches, Ike savoure un moment de répit. Cette Néerlandaise qui vit à Bruxelles et a milité dans de nombreuses ONG connaît bien le dossier du gaz. Membre de l’association Dégaze - Tegen gaz, elle établit des liens entre le combat allemand et les conséquences de la sortie du nucléaire en Belgique. « Dans huit communes de Flandre et de Wallonie, les compagnies d’énergie ont introduit des demandes de permis pour la construction de centrales au gaz. Cela leur permettra de participer au premier appel à projets prévu en octobre 2021 pour obtenir des subventions, explique-t-elle. Nous nous opposons fermement à ces nouvelles infrastructures d’énergie fossile subventionnées. Ces centrales au gaz seront catastrophiques pour le climat. Les producteurs d’énergie doivent être neutres en carbone en 2025 et dans le même temps le gouvernement fédéral soutient des infrastructures qui vont durer vingt ou vingt-cinq ans… La seule manière d’y arriver avec la sortie du nucléaire, c’est de réduire la demande en énergie plutôt que poursuivre une forme de fuite en avant. »

Le gaz est loin d’être propre pour le climat et encore moins en termes de justice sociale au plan international. Cette deuxième dimension clef a été au cœur des messages développés par Ende Gelände cette année. Une série de militants écologistes venus du Texas, du Chili et d’Argentine ont pu témoigner des traces que l’exploitation du gaz de schiste – qui transiterait aussi par le terminal GNL allemand – laisse sur un environnement souvent dévasté et au sein des populations. « La fracturation hydraulique utilisée pour extraire ce gaz détruit mon pays en plusieurs endroits et la compagnie allemande Wintershall DEA est un des plus grands acteurs dans le domaine, explique l’Argentin Estban Servat, biologiste fondateur de l’ONG EcoLeaks. C’est l’hypocrisie des multinationales qui se permettent à l’étranger ce qui leur est interdit chez elles. »

Selon Esteban Servat, fondateur d’EcoLeaks, “l’industrie du gaz et de la fracturation est aujourd’hui la continuation des formes coloniales d’exploitation du Sud par le Nord”.

Condamnant les violations des droits humains, les persécutions, les déplacements des communautés indigènes Mapuche à Vaca Muerte, la pollution des nappes phréatiques et l’impact sur la santé des enfants de ces exploitations de gaz de schiste, notamment à travers l’augmentation des cas de leucémie, Esteban Servat a été contraint de quitter son pays pour rester en vie. Participant à une des actions d’Ende Gelände sur le canal de Kiel, qui longe le parc ChemCoast, Esteban a été arrêté par la police allemande avec une quinzaine de militants, avant d’être relâché. « L’industrie du gaz et de la fracturation est aujourd’hui la continuation des formes coloniales d’exploitation du Sud par le Nord, se désole-t-il. Les veines ouvertes du Sud saignent à travers les voies navigables de l’Europe. J’ai dû fuir l’Argentine parce que je m’opposais à l’industrie du gaz. Maintenant, je suis confronté à une action en justice en Allemagne. Mais nous ne nous laisserons pas intimider. L’heure est à la désobéissance civile. »

Fin de camp et premiers bilans. En ce dimanche 2 août, les militants campeurs s’ébrouent sur le tard pour gagner l’assemblée générale dans la plaine centrale. Les mines sont fatiguées, mais réjouies. Dans la tente jaune du QG auto-organisé, les « stickers » inventorient les actions victorieuses tout au long des vingt-quatre heures qui se sont écoulées. Collée sur une table, une carte du site industriel schématise les progressions des « désobéissants ». Au menu, un porridge réparateur et de l’énergie à revendre : « Nous avons réussi la plupart de nos actions et le site a été bloqué pendant quelques heures, note Ronja Well, porte-parole d’Ende Gelände. Malgré le coronavirus, le mouvement pour la justice climatique se développe et est plus fort que jamais au niveau international ! Des actions ont lieu aux quatre coins du monde, ce week-end, contre le développement du gaz de schiste. Le capitalisme fossile est la continuation du colonialisme. Il brise les frontières de la planète. Nous plaçons la vie au-dessus de la croissance économique et des profits. » Prête à regagner la Belgique, Anya semble avoir fait le plein d’inspiration pour une année : « La désobéissance et l’action pacifique directe sont des méthodes qui ciblent avec intelligence des infrastructures. Ende Gelände a clairement contribué à la sortie du charbon en Allemagne, ces dernières années. Et ses modes d’action exemplaires inspirent beaucoup de mouvements en Tchéquie, en Espagne ou en Belgique… »

Chargée de campagne pour l’ONG We Move Europe, qui connecte les mouvements sociaux aux processus politiques, Anya considère néanmoins la nécessité d’une approche pluridimensionnelle : « Des milliers de livres ont été écrits à propos des changements sociétaux et culturels. En vérité, on ne sait pas fondamentalement comment la société change. C’est pour cela qu’il faut encourager les différentes formes de contestation qui concourent à un même objectif commun. »

Dégagé, le chemin de fer de Brunsbüttel a libéré l’accès à ses wagons au parc industriel. Sous le pont, la soirée fut mouvementée. Délogé par les forces de l’ordre, le groupe des « doigts roses » s’apprête a reprendre la route vers de nouvelles luttes. Tête-bêche, un couple de militants endormis en travers des voies se réveille et se relève. Comme Jim, ils rêvent encore du monde d’après.

Christophe Schoune

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