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Analyse

Quand dégenrer dérange

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Unsplash / Sharon McCutcheon

Depuis quelques années, les questions de genre bousculent le débat public, portées par une génération ne craignant pas d’explorer les différentes identités et dessinant un monde où les stéréotypes de genre volent en éclats. Ils, elles et iels cassent les codes et remettent en question le cadre de référence d’une société binaire, encore réticente à leur accorder une place.

Le 30 janvier, le mannequin non-binaire Haron Zaanan s’apprête à passer au dessert lorsqu’un serveur du Drug Opera, un restaurant bruxellois, lui intime de couvrir ses épaules dénudées. La justification est grotesque : sa tenue, une robe bustier, ne serait « pas appropriée », « vu l’heure et la période hivernale ». Et à défaut de s’adapter, il faudra prendre la porte. Plus tard, le mannequin analysera : « Ce n’est pas la robe qui a posé problème, mais la personne qui la portait. » De fait, si Haron Zaanan avait été une femme cisgenre (dont le genre ressenti correspond au sexe biologique assigné à la naissance), le Drug Opera n’aurait pas été pris en flagrant délit de discrimination… A moins que l’entièreté de sa clientèle se voie priée de se couvrir les épaules en hiver.

L’affaire est révélatrice à plusieurs égards. D’un côté, elle suscite une large vague de soutien, signe d’une intolérance face aux discriminations. De l’autre, elle attise des réactions belliqueuses, expression de la mécompréhension et l’aversion envers la non-binarité. Et, par extension, envers les questions de genre qui bousculent ouvertement l’opinion publique. « Les débats liés à la sortie de la binarité ont émergé avec plus de force il y a une dizaine d’années, contextualise Sarah Sepulchre, professeure à l’UCLouvain et autrice du simple et efficace Dis, c’est quoi le genre ?. Si on en arrive là, c’est grâce au mouvement LGBT (les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres). Il faut rendre hommage – ou femmage ou… je ne sais pas comment dire en termes non-binaires – aux queers studies ainsi qu’aux gays et lesbians studies, qui vont se structurer sur les questions autour du sida dans les années 1980-90. A l’époque, dans une société moins libérée, elles n’ont pas véritablement percé dans l’espace public et sont restées cantonnées au champ académique et aux milieux militants. »

La popularisation de ces questions s’est encore accélérée dernièrement grâce aux nouvelles manières de s’informer. Tandis qu’Instagram est devenu un canal privilégié pour déconstruire les stéréotypes et exposer les violences subies, l’avènement des podcasts (dont le nombre a littéralement explosé en Belgique et en France depuis 2017) a favorisé l’émergence de thématiques intimes peu abordées par les médias traditionnels : genre, féminismes, égalité, masculinités, etc. Par ailleurs, un nombre grandissant de séries traitent de ces questions et mettent en avant des figures transgenres, à l’instar de l’actrice Laverne Cox dans Orange is the New Black. « Qu’on ait aujourd’hui des artistes comme Conchita Wurst ou Bilal Hassani à l’Eurovision, ce n’est pas du tout anodin. Si on grandit sans voir ou entendre qu’on peut se définir autrement que comme un garçon ou une fille, forcément, on ne va même pas y penser. Le fait que des artistes, qui sont des modèles alimentant nos représentations, portent aujourd’hui ces questions les fait glisser auprès du grand public. Etre vecteur et témoin des changements sociétaux, les accompagner et rendre visibles les questionnements fait partie des missions de la culture », ajoute Sarah Sepulchre.

Des questions vitales

Agenre, bigenre, polygenre, genre fluide, transgenre non-binarité… Ces mots ouvrent une pléthore de possibilités à explorer, permettent de jouer avec différentes identités, de s’affranchir de certains rôles prédéterminés, de militer pour une société plus inclusive. Et offrent parfois une délivrance. « Dans mon enfance, on me rappelait constamment à la norme, on me disait ‘‘tu n’es pas assez féminine’’. Il me semblait qu’être un petit garçon aurait été plus facile, vu mes goûts. Mais je ne me suis jamais dit ‘‘je suis un petit garçon’’. Quand j’ai entendu le terme non-binaire pour la première fois, il y a trois ans, ça a fait écho à cette absence d’alignement avec les stéréotypes de genre, décrit Eli, bénévole à l’asbl Transkids, qui utilise le pronom iel. D’un coup, une flopée de questions se posaient ! Est-ce que je suis une personne non-binaire ? Ou un homme transgenre sans le savoir ? Et alors, quid des transitions hormonales ? » Pour Anna, qui utilise les pronoms il/lui, la rencontre avec le terme « genre fluide » a été une véritable révélation. « Je sais, depuis toujours, que je ne suis pas un homme et pendant longtemps, je me suis demandé·e si j’étais une femme ou pas. En tant qu’individu, ce moment a été déterminant pour mon bien-être. Je n’étais plus un ovni, je n’étais plus seul·e, d’autres personnes vivaient la même chose que moi ! Aujourd’hui, j’estime que mon existence, qu’être et communiquer qui je suis est une revendication en soi. C’est politique ! », appuie-t-il, se réjouissant de voir le foisonnement d’identités sortir des milieux militants.

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L’engouement autour de ces questions a toutefois un prix : l’incompréhension face à des nuances complexes, une confusion générale entre des éléments distincts (l’identité de genre, son expression, le sexe et la sexualité) ainsi qu’un rejet de l’altérité. « L’acceptation de la société sur les questions LGBT a avancé. Mais au niveau des transidentités, on observe un backlash [retour de flamme], avance Anna. On est dans une période de crispation ! Plus ces questions sont visibles, plus on en discute, ce qui est positif. Mais la médiatisation de ces enjeux entraîne aussi de la violence. Les gens sont largués face à des mots et des concepts qui peuvent sembler extrêmement complexes et qui remettent viscéralement en cause notre cadre de référence. C’est très déstabilisant, pour tout le monde ! Qu’on soit une personne LGBTQIA+, non-binaire, au genre fluide ou pas, les normes de genre touchent chaque être humain. »

L’avantage de la binarité : sa simplicité

Touche-à-tout, ces questions étourdissent ainsi notre société structurée autour de deux catégories hermétiques. En effet, jusqu’ici, l’équation était relativement simple : « Quand j’étais petite, il y avait des filles et des garçons. Ou plutôt devrais-je dire, des filles ou des garçons, puisqu’on était l’un ou l’autre. Pour savoir à quelle catégorie on appartenait, il suffisait d’un coup d’œil à l’appareil génital externe. Il y avait un pénis, on était un garçon. Il y avait une vulve, on était une fille. Et si ce n’était pas très clair, il y avait toujours un médecin pour trancher », résume la journaliste Titiou Lecoq, dans la préface de Dis, c’est quoi le genre ?. « Parmi toutes les choses qui nous constituent, le genre est probablement l’élément ayant le plus d’incidence sur qui on est, nos parcours et nos choix de vie, sans que l’on s’en rende compte puisqu’il serait soi-disant naturellement lié à notre sexe, complète Sarah Sepulchre. Le genre est en fait une construction sociale qui a pour but, inconscient et non affiché, de maintenir les rapports de pouvoir dans la société. »

Illustration : Yasmine Gateau

Quid de ces catégories aujourd’hui ? Le détricotage de la binarité et des assignations de genre signifie-t-il que la société se dirige vers un effacement progressif des catégories, « anciennes » comme « nouvelles » ? Ou au contraire, vers davantage de lettres pour respecter toutes les réalités des personnes LGBTQIA+ ? Au niveau personnel, l’hyper-catégorisation est nécessaire : mettre des mots sur une identité spécifique permet de se mettre dans une « case » et d’appartenir à une communauté. « Historiquement, certains groupes minorisés et/ou discriminés ont eu besoin de voir leur identité reconnue et de se rassembler pour s’émanciper », décrypte Anna. Au niveau sociétal, en revanche, la multiplication des catégories comporte deux risques : une essentialisation et une complexité paralysante, vu l’abondance d’identités possibles. « D’un point de vue politique et médiatique, cela peut freiner nos combats. Si je commence à parler de personnes agenres, grisexuelles, au genre fluide, etc., je risque de brouiller le message et louper mon objectif. On peut passer pour des fous… », poursuit-il.

L’apprentissage (ou la déconstruction, c’est selon) des questions de genre n’est guère aisé : il s’agit d’absorber des concepts allant à l’encontre de ce qui nous a été inculqué, souvent malgré nous. Les activistes doivent donc s’armer de patience et répondre à d’innombrables questions intrusives motivées par une curiosité tantôt bienvenue et tantôt malsaine. Face à la masse d’informations à assimiler, le désarroi des uns peut alors se heurter à l’impatience des autres, entraînant un douloureux mélange de sévères rappels à l’ordre et d’injonctions à s’éduquer par soi-même. Et, partant, à des prises de positions rigides et la fermeture du dialogue, de part et d’autre. Aux « déconstruisez-vous » s’opposent ainsi les « on ne peut plus rien dire ».

C’est que le militantisme exige des solutions immédiates qui sont, comme souvent, incompatibles avec la lenteur du nécessaire débat démocratique. Une position radicale qui s’explique, entre autres, par les quotidiennes discriminations, le manque de mesures pour les éradiquer et l’animosité dudit débat. « Etre non-binaire, c’est vivre trois réalités en permanence : être stressé·e, enseigner ou se cacher, développe Eli. Soit on est confronté·e à de la transphobie ordinaire. Soit on fait de la sensibilisation en continu parce qu’il faut répondre à des dizaines d’interrogations, ce qui est très fatigant. Soit on choisit la facilité et on ne dit rien de son identité, ce qui n’est jamais confortable parce que vivre ce déni implique qu’on ne peut pas être soi-même. Ce sont des obstacles au jour le jour. Par exemple, pour les recherches d’emploi, j’ai deux CV différents. Si je décèle un certain taux de progressisme, je vais utiliser celui où je me présente comme non-binaire. Mais sinon… »

Un schisme générationnel

Faudrait-il créer des espaces spécifiques, où tout un chacun pourrait parler d’identité dans un cadre bienveillant ? Diastème et Emma, à l’origine du dispositif expérimental la Queeravane, plaident en ce sens. « Les lieux safe, où tout le monde se sentirait accueilli pour aborder les bases du genre, devraient exister partout. C’est tellement nécessaire… Pour l’instant, cela reste marginal », note Emma, qui utilise le pronom elle. Déployée lors d’événements privés ou publics, on s’habille comme on veut à la Queeravane, avec ou sans bijoux, avec ou sans vernis, avec ou sans maquillage. L’idée étant de s’amuser avec son look, de se déstabiliser en testant des vêtements que l’on ne porte pas d’ordinaire et de se balader, si l’envie y est, pour expérimenter le regard des autres. « Un homme cisgenre marche en robe et tout devient différent. Souvent, on le touche sans raison, on le dévisage, ce qui n’arrive pas quand son expression de genre correspond à son identité de genre. Dans ces conditions, commander une bière dans un festival devient une autre paire de manches, ajoute Diastème, qui utilise les pronoms féminins et masculins. C’est une façon d’appréhender ce que bon nombre d’entre nous vivent au quotidien. S’habiller, sortir et expérimenter, c’est de l’éducation. Et arrêter d’éduquer n’est pas une option. Ça demande beaucoup d’énergie mais nous sommes une altérité qui gagne en visibilité, ce qui fait avancer les droits de toutes et tous. »

Durant les ateliers queeravanesques, tout un chacun peut aussi s’arrêter pour poser ses questions, sans prendre part aux ateliers. « C’est un endroit de sensibilisation douce, de militantisme bienveillant. A travers ces ateliers, nous organisons surtout un moment de rencontre. Pour les personnes qui disent ne rien comprendre, cela permet de dédramatiser les questions de genre mais aussi de les incarner. On oublie souvent que, derrière des concepts théoriques, il y a des personnes », expliquent les deux comparses. Pour l’heure, la caravane hiberne. Mais elle devrait reprendre prochainement du service, vu les nombreuses demandes.

Ici, comme ailleurs, on remarque que la fluidité des genres rencontre un solide écho auprès des nouvelles générations. « Ce qui me marque au niveau générationnel, c’est notamment la question des pronoms. Il y a quelques années, elle ne vivait que dans milieux militants. Les jeunes s’en sont saisis et aujourd’hui, c’est complètement intégré ! Au fond, ce n’est pas si étonnant venant d’une génération si engagée sur les questions sociales, écologiques, coloniales, etc. », indique Anna. Et de souligner que cette génération, à travers la remise en cause frontale de la binarité, tend à s’exonérer de comportements et d’attitudes profondément ancrées, non sans chambouler leurs aînés. Par exemple, dans un monde idéal, les hommes pourraient pleurer sans être perçus comme « faibles », les femmes pourraient ne pas s’épiler sans paraître « dégoutantes », les personnes non-binaires pourraient jouer avec tous les codes sans être dévisagé·e·s, les personnes transgenres pourraient porter des robes bustiers sans être expulsé·e·s d’un restaurant sous un prétexte fallacieux.

Le succès des études de genre

Le chemin est encore long, soupire-t-on ci et là. Mais les temps changent, comme en atteste le succès fulgurant du cursus de spécialisation en études de genre. Créé en 2018, ce master interuniversitaire en est presque victime. Avec deux cents étudiants et étudiantes, il est devenu le plus important en Fédération Wallonie-Bruxelles. « J’ai intégré le master sans but professionnel, dans un moment de questionnement, explique Camille Loiseau, désormais chercheuse en études de genre. Je voyais bien que le monde culturel dans lequel j’évoluais comptait peu de femmes, dont beaucoup étaient confrontées aux discriminations et à diverses formes de violence. J’avais l’intuition que ce que vivent les femmes n’était pas normal mais j’ignorais d’où me venait cette sensation. J’avais besoin d’outils pour comprendre. »

Si la théorie assimilée a ébranlé quelques certitudes, cette militante féministe programmatrice du Brussels Podcast Festival est ressortie de cette formation convaincue que le débat sur le genre n’ en est qu’à ses prémices. « J’aimerais surtout que les hommes cisgenres comprennent que la lutte contre les normes, qui les étriquent autant que les autres, les concerne aussi. Ce n’est pas ‘‘eux contre nous’’, c’est un progrès social pour tout le monde ! » Et de citer quelques idées préconçues enfermant ceux-ci dans un rôle prédéterminé : l’homme doit s’assommer de travail puisqu’il doit être celui qui ramène l’argent à la maison ; l’homme doit toujours avoir envie d’une relation sexuelle ; l’homme est moins apte que la femme à s’occuper de son bébé ; l’homme doit être costaud, viril et enfouir ses émotions…

A l’évidence, le “dégenrement” du système dérange et présage des changements sociétaux majeurs : langage inclusif, indication du sexe dans l’état civil, droit à l’adoption, etc. « Les questions de genre ouvrent une véritable boîte de Pandore, prévient Sarah Sepulchre. Une fois qu’on s’attaque à un élément, tout peut être remis en question. Imaginons qu’on ouvre une troisième case dans l’état civil. Du coup, est-ce qu’on change les lois électorales ? Comment organiser alors les quotas, qui sont basés sur la répartition homme/femme ? Quelle place et quelle visibilité donnera-t-on à toutes ces personnes qui existent mais sont encore enfermées dans les marges ? Si le débat coince aujourd’hui parce que ces questions font peur, il crispera demain parce que le système de genre nous oblige à examiner la place qu’on y occupe, puisque les identités touchent à nos privilèges. Pour les plus dominants, c’est très inconfortable et peu rassurant. Multiplier les chances des autres catégories d’accéder à ces privilèges va forcément un peu limiter les nôtres. Je ne suis pas sûre que tout le monde soit prêt à s’engager dans une telle discussion. Ce serait mentir de dire que ce sera facile et il faudra laisser le temps au temps. Les changements de mentalités ne se font jamais du jour au lendemain. »

Sarah Freres

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